jeudi 9 avril 2020

Où sont amour et charité

❥ Ubi caritas et amor (Quatre motets sur des thèmes grégoriens, op. 10 pour chœur), Maurice Duruflé

L’hymne grégorienne Ubi caritas, que nous chantons aujourd’hui parfois à l’offertoire lors de la messe de la Cène du Jeudi saint, achevait jadis le rite du lavement des pieds – ou Mandatum (commandement) – qui avait lieu après les Vêpres jusqu’au milieu du XXe siècle.

Quelle résonance incroyable prend le texte de l’évangile de ce Jeudi saint sur le lavement de pieds aujourd’hui, alors que toute une partie de la population vient au secours des malades et des oubliés ? Et quel autre chant que l’Ubi caritas ne saurait mieux l’illustrer ?

Ubi caritas et amor, Deus tibi est
Où sont amour et charité, Dieu est présent

Maurice Duruflé (1902-1986) s’ajoute à la longue liste des organistes compositeurs que la France a produits depuis le XIXe siècle, mais il est probablement plus célèbre comme compositeur que comme organiste, notamment grâce à son Requiem, composé en 1947. Et pourtant, il ne nous laisse guère plus qu’une quinzaine d’opus après sa mort, sa dernière œuvre étant son Notre Père pour voix mixtes (1977). C’était un compositeur intransigeant et perfectionniste.

Maurice Duruflé à la tribune de Saint-Étienne-du-Mont, dont il sera l’organiste titulaire à partir de 1930 jusqu’aux années 70.

Duruflé écrit ses Quatre motets sur des thèmes grégoriens en 1960, pour chœur mixte (soprane, alto, ténor et basse). Cette œuvre fait probablement converger plusieurs éléments forts de la personnalité et de la vie de Duruflé. Il commence en effet son apprentissage musical à 10 ans en quittant la maison pour l’internat de l’alors célèbre Maîtrise de la cathédrale de Rouen. C’est là qu’il s’initie à l’orgue, chante au sein de la Maîtrise et participe à la liturgie de la cathédrale. Il part ensuite à Paris étudier l’orgue avec Charles Tournemire qui s’inspire du grégorien et l’utilise de manière novatrice. Tournemire l’influencera probablement comme il influencera plus tard Olivier Messiaen. De fait, le grégorien sera omniprésent dans l’œuvre de Duruflé.

Dans l’Ubi caritas, l’hymne grégorienne est au c(h)œur de la pièce. Duruflé construit tout le motet autour de la mélodie du refrain qui est ici chantée par les altos, ce qui en fait l’originalité principale pour tous les chœurs qui connaissent l’œuvre : pour une fois, les sopranes – qui chantent habituellement la mélodie à la partie supérieure – accompagnent ici les altos, qui prennent leur revanche ! De plus, Duruflé divise le pupitre d’altos en deux, ce sont eux les véritables stars de la pièce !

Frontispice de la partition avec le refrain de la mélodie grégorienne.

La pièce débute donc sans les sopranes, dans un registre grave : les 2 demi-chœurs d’altos alternent le refrain, puis le premier vers de la 1ère strophe :

Ubi caritas et amor
Congregavit nos in unum Christi amor
Où sont amour et charité, Dieu est présent
C’est l’amour du Christ qui nous a rassemblés dans l’unité.

Les altos sont accompagnés par les voix d’hommes, qui forment une nappe harmonique délicate et changeante. Ce registre particulier, l’alternance des voix et le raffinement de l’accompagnement, confèrent tout de suite une atmosphère de prière à la pièce. Nous sommes comme plongés immédiatement dans le mystère de l’amour divin.

Duruflé parvient à capter le rythme libre et vocal du chant grégorien en faisant alterner des mesures asymétriques.

La pièce est relativement courte – Duruflé met en musique uniquement la 1ère strophe – mais sa construction lui donne une grande ampleur ; après l’exposition par les altos, Duruflé fait rentrer les sopranos sur la suite du texte :

Exsultemus, et in ipso jucundemur.
Réjouissons-nous : en lui trouvons notre joie.

Les sopranes reprennent la mélodie du refrain à l’aigu, dans un accompagnement plus brillant, qui exprime pleinement la joie.

Timeamus, et amemus Deum vivum,
Et ex corde diligamus nos sincero.
Respectons et aimons le Dieu vivant,
Et aimons-nous d’un cœur sincère !

Puis l’harmonie se densifie, mêlant la modernité à l’ancien, toujours en adéquation avec le texte. Les sopranes sont toujours là, mais les altos ont repris la main sur la mélodie (Duruflé note : Altos un peu en dehors jusqu’à Ubi caritas). Nous glissons peu à peu vers le caractère premier.

Duruflé expose enfin le dernier vers deux fois. Le registre des sopranes baisse peu à peu, jusqu’à rejoindre celui des altos, concluant cet épisode central dans un léger ralenti. Nous ne les entendrons plus, c’est la conclusion de la pièce.

Duruflé expose une dernière fois le refrain, puis utilise enfin la deuxième partie de la mélodie grégorienne sur laquelle il plaque un amen conclusif : sur des accords vibrants de notes conjointes aux hommes, les altos chantent un long a–men. Alors que les altos tiennent infailliblement leur dernière note, les hommes respirent, les laissant à nu dans une simplicité poignante, avant de les soutenir par une cadence plagale subtile. L’accord final s’évapore pianissimo dans une résonance sereine et pleine.

❧ Écouter l’Ubi caritas de Maurice Duruflé

Maîtrise Notre-Dame de Paris, Henri Chalet chef de chœur

Le silence qui suit cette musique nous ramène à la profonde humilité du Christ. Au fond, qu’y a-t-il de plus essentiel ? Où sont amour et charité, Dieu est présent.

Mais c’est désormais la nuit.

L’Office des Ténèbres du Vendredi saint peut commencer.


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