vendredi 10 avril 2020

Les ténèbres se firent…

❥ Tenebrae factae sunt (Quatre motets pour un temps de pénitence), Francis Poulenc

Après l’Ubi caritas de Duruflé, nous restons dans la musique vocale a cappella française du XXe siècle avec ce motet, correspondant au 5e répons du 2e nocturne de l’office des ténèbres du Vendredi saint, écrit par Francis Poulenc (1899-1963).

On décrit souvent Francis Poulenc selon la formule célèbre du critique Claude Rostand qui disait : « Il y a deux personnes chez Poulenc : il y a, si j’ose dire, du moine et du voyou ».

Compositeur inclassable, ses premières œuvres reflètent déjà son caractère éclectique et fantasque : Rapsodie nègre (1917), Mouvements perpétuels pour piano (1918), Le bestiaire sur des textes d’Apollinaire (1919), Les biches, ballet érotique (1923)…

Se définissant lui-même comme un « musicien sans étiquettes », Poulenc ne cache pas ses goûts pour ce qu’il appelle son « folklore » : Maurice Chevalier, Scotto, le caf’conc’, l’opérette et puis aussi, « l’exquise mauvaise musique » : c’est-à-dire, pour lui, les pages célèbres de Grieg, Tchaïkovski, la mélodie italienne, Massenet, Puccini…

Alors, pourquoi « moine » ? En août 1936, il est bouleversé par la mort accidentelle de son ami compositeur Pierre-Octave Ferroud. Quelques jours plus tard, il se rend au sanctuaire de Rocamadour et y fait une expérience capitale, qu’il décrit comme une illumination : le retour définitif à la foi de son enfance. Il écrira dans la foulée en une semaine un chef d’œuvre, pour voix de femmes et orgue : les Litanies à la Vierge noire de Rocamadour. C’est le début de son œuvre « sacrée ».

Dans la période sombre précédant la deuxième guerre mondiale, Francis Poulenc entend un concert des Petits chanteurs à la Croix de Bois, ce qui lui donne l’idée de composer pour eux ces Quatre motets pour un temps de pénitence, tirés des textes de répons des offices des ténèbres de la Semaine sainte. Ces motets, il les voulut « aussi réalistes et tragiques qu’une peinture de Mantegna ».

Mantegna, La lamentation sur le Christ mort. Pinacothèque de Brera, Milan.

Sujet abondamment mis en musique de la Renaissance jusqu’à la période baroque, et même à l’époque romantique, le texte décrit les derniers instants du Christ sur la Croix :

Les ténèbres se firent,
tandis que les Juifs crucifiaient Jésus :
et vers la neuvième heure, Jésus cria d’une voix forte :
Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
Et, inclinant la tête, il rendit l’esprit.

Jésus s’écriant à haute voix, dit :
« Père, entre tes mains je remets mon esprit. »

Et, inclinant la tête, il rendit l’esprit.

❧ Écouter le Tenebræ factæ sunt

Chœur Rias-Kammerchor. Direction Marcus Reed.

Poulenc adore l’opéra, la mélodie, le spectacle. Sa pièce n’est pas une humble prière comme celle de Duruflé. Elle est figurative, picturale, violente, théâtrale. Elle assume pleinement ce souci de réalisme tragique. Mais le style de Poulenc porte une certaine « patte » archaïque, comme Duruflé et sa relation au grégorien.

C’est que depuis Gounod, puis Debussy, l’on redécouvre la musique du moyen-âge et de la renaissance, avec leurs modes et leurs rythmes. C’est un mouvement artistique global et mondial, qui est guidé par la recherche d’une autre modernité depuis le XIXe siècle. (Arts décoratifs, peinture, architecture…)

Edward Burne-Jones, ange musicien, vitrail. 1902.

Là où Duruflé réinvente le grégorien, Poulenc se réapproprie le style polyphonique de la renaissance. Ce n’est nullement un artifice qu’il utilise pour les pièces sacrées, toute sa musique en est imprégnée et l’on retrouve d’ailleurs les mêmes enchaînements harmoniques chez lui à la fois dans ses chansons à boire et dans ses pièces religieuses. L’on a souvent reproché à Poulenc ce côté « artificiel », alors qu’il n’y a pas plus musicien plus sincère et plus direct.

C’est dans un registre d’outre-tombe, telle une lente procession funèbre que Poulenc plante le décor de la pièce, utilisant les voix à l’unisson sur un bourdon médiéval. La monodie s’amplifie dans un crescendo jusqu’au fortissimo. Poulenc va sans cesse alterner fortissimos et pianissimos subito, créant des effets de contraste, de clair-obscurs musicaux.

Caravage, Le Christ à la colonne. Musée des Beaux-arts de Rouen.

De même, il alterne voix unies dans des grandes phrases mélodiques semblables à d’antiques mélopées, à des accords harmoniques denses où toutes les voix s’expriment dans un spectre allant du grave à l’aigu. Il expose de grands accords inhabituels qu’il résout brièvement avant de recommencer de manière presque sadique. Sans cesse il nous malmène, nous oblige à regarder en face ce terrible scandale de la Croix.

Il juxtapose des mouvements de voix ascendants aux voix graves dans des accords presque dissonants, tandis que les sopranos dégringolent des aigus lorsque Jésus s’écrie d’une voix forte : « Père, entre tes mains je remets mon esprit. », nous prenant littéralement à parti.

Comme Duruflé, Poulenc change continuellement de mesure, fluidifiant le discours, mais également comme s’il voulait nous déstabiliser ; les interrogations du texte s’entendent miraculeusement dans sa musique et restent en suspens, terribles. Le temps semble se figer.

Son sens mélodique, presque grégorien, fait avancer la pièce, qui se fait de plus en plus calme. Le nombre de voix diminue jusqu’à disparaître, la musique s’étiole. Les mesures se raccourcissent, comme un souffle qui se fait court ; les nuances baissent, c’est l’agonie, la fin :

e-mi-sit e-mi-sit spiritum
il rendit l’esprit

Accords violents, fortissimos, chromatismes douloureux, longues plaintes mélodiques. Après 3 minutes de nuances contrastées, Poulenc conclut sur un accord mineur des plus simples, pianississimo. C’est l’humanité qui est morte.


Le côté théâtral de Poulenc peut nous déranger en de pareilles circonstances. Et pourtant, il a toujours revendiqué une humilité d’écriture, lui qui avait été frappé par la « dévotion paysanne » à Rocamadour, lors de sa re-conversion. Claude Rostand encore, dira de l’œuvre de Poulenc :

Il faut retourner à l’origine des mots grandeur, simplicité, noblesse, si médiocrement employés d’ordinaire, pour comprendre tout ce que la création de M. Francis Poulenc a d’exceptionnel et de rare…

Comme une reprise de cette pièce, les dernières œuvres qu’il écrivit peu avant sa mort en 1963 seront ses Sept Répons des ténèbres, pour chœur et orchestre. À sa demande, ses funérailles eurent lieu dans la plus grande simplicité, avec pour seule musique, Bach.

Francis Poulenc

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