samedi 11 avril 2020

Lamentations

Les Lamentations du prophète Jérémie, Thierry Escaich

Les Lamentations de Jérémie étaient chantées pendant toute la semaine sainte lors des offices des ténèbres. On ne sait pas quand furent écrits ces textes que son ou ses auteurs attribuèrent au prophète Jérémie. C’est une élégie en 5 parties qui décrit la grande déploration suite aux deux destructions de Jérusalem en 586 avant Jésus-Christ et en 68 après Jésus-Christ, punition de Dieu suite à l’éloignement du peuple à son égard.

Le texte est très sombre et jette un éclairage particulier en ce moment qui est le nôtre, où les pays du monde entier font face à la même épreuve, mêlée de désarroi et de chagrin collectif. Jérémie nous décrit l’effondrement des nations, résultat de l’aveuglement humain ; un peu d’espoir transparaît cependant dans le chapitre central, où Jérémie garde confiance en la miséricorde de Dieu et se soumet à son jugement.

Rembrandt, Jérémie se lamentant sur la destruction de Jérusalem

Chant de deuil, qui ne s’adresse pas à une personne, mais à une nation et au monde par extension, Jérémie est vu comme le prophète précurseur de la Passion du Christ, ce qui explique la place de ce texte au sein du calvaire.

Dans la liturgie des offices des ténèbres, chaque leçon se termine par la même invocation qui a été ajouté au texte original, provenant du livre d’Osée et qui peut s’entendre comme un appel soutenu à la paix et la conversion :

Jerusalem, Jerusalem, convertere ad Dominum Deum tuum.
Jérusalem, Jérusalem, convertis-toi au Seigneur ton Dieu.

Thierry Escaich, né en 1965, compositeur français, écrit ses Lamentations du prophète Jérémie en 1998, pour 4 voix d’hommes solistes. Musicien contemporain essentiel, il perpétue comme Duruflé la tradition française des organistes compositeurs. Il est d’ailleurs son successeur à la tribune de Saint-Étienne-du-Mont, après avoir obtenu 8 premiers prix au Conservatoire National de Musique de Paris. Grand improvisateur – il est habitué des ciné-concerts – il connaît la liturgie et le grégorien occupe une grande place dans nombre de ses œuvres, comme le sacré, d’une certaine manière.

Inclassable, il ne fait partie d’aucun mouvement. Il refuse tout style préfabriqué : grâce à l’harmonie, le rythme et les contrastes il s’efforce de retranscrire son univers intérieur. Se définissant, il écrit :

Je veux aller au bout de mes luttes, sans souci de vouloir être original.

Thierry Escaich. © Arnaud Meyer

Abondamment mis en musique au fil des siècles depuis l’époque grégorienne – notamment par Marc-Antoine Charpentier, François Couperin, Igor Stravinsky… – probablement grâce à l’interprétation politique que l’on peut régulièrement en faire, les Lamentations du prophète Jérémie, ici mises en musique par Thierry Escaich sont une œuvre dure et expressive, mais inscrite dans la lignée des deux œuvres précédentes commentées. Voici comment il décrivait lui-même son œuvre :

cette pièce est avant tout un parcours poétique à travers les Lamentations du Prophète Jérémie (VIe s av. JC) dont je n’ai gardé que quelques extraits particulièrement forts.

Comme dans ma précédente œuvre vocale, Ad Ultimas Laudes, j’ai eu besoin de recourir à la superposition du texte en français pour la compréhension du sens et de réminiscences latines pour la symbolique. Bien que d’un seul tenant, l’œuvre se divise assez clairement en cinq parties :

1. Dieu s’adressant à Jérémie, symbolisé par la déclamation du haute-contre sur une nappe polyphonique d’un autre âge exposée aux 3 autres voix comme une lointaine réminiscence de l’œuvre de Cristobal de Morales écrite quelques siècles auparavant.

2. Dieu demandant à Jérémie de convoquer les tribus d’Israël. Episode plus vif et homophone où les indications répétitives rythmées à l’ancienne se succèdent de façon haletante avec sans cesse cette phrase des Lamentations : « Hierusalem, convertere ad Dominum Deum tuum ».

3. Le centre de l’œuvre est un bref choral par lequel Jérémie s’adresse au Peuple d’Israël.

4. Vient alors la mise en garde à Israël et l’annonce de sa destruction ponctuée par une longue supplique du Peuple infidèle ‘Domine exaudi vocem meam », issue d’un De Profondis imaginaire.

5. Enfin, la contemplation du désastre, avec une écriture dépouillée à l’extrême, d’où l’on discernera toutefois les dernières réminiscences de la nappe polyphonique évoquée au début de la pièce.

❧ Écouter Les lamentations du prophète Jérémie de Thierry Escaich :

Catherine Simonpietri · Ensemble Vocal Sequenza 9.3

La structure de l’œuvre suit donc les 5 parties du poème, mais Escaich renforce la perception du texte originellement hétérogène, en ne gardant que quelques phrases du poème et en recomposant la musique selon un plan central en miroir :

◆ Les parties 1 et 5 présentent un caractère incantatoire dépouillé et archaïque, elles partagent la même forme d’accompagnement.
◆ Les parties 2 et 4 sont plus vives et contrastées, violentes. Elles sont constamment entrecoupées de l’invocation d’Osée à la conversion, ainsi qu’une autre phrase tirée du psaume 130.
◆ La partie 3 centrale est un choral lumineux et calme, pause au milieu d’un océan de souffrances et d’affliction.

Ce réaménagement circulaire nous fait véritablement voyager dans un paysage de désolation et nous avons l’impression qu’il n’y a pas d’issue, que nous revenons au point de départ, pour les siècles. Saisissant pendant de la liturgie de la Passion.

La pièce possède une force picturale presque cinématographique, dans laquelle nous sommes plongés, comme les fidèles dans la nuit du Samedi saint.

Mais que se passe-t-il donc ? Un grand silence règne aujourd’hui sur la terre, un grand silence et une grande solitude ; un grand silence parce que le Roi dort.

Homélie d’Épiphane de Salamine pour le Samedi saint. (Ve siècle)
William Turner, Étude pour ‘A Hurricane in the Desert‘ (1831)

C’est une œuvre relativement courte mais musicalement dense. Pas d’innovations, mais une multitude de moyens pour exprimer la désolation, l’éternité et le désespoir : la voix de Dieu au début de l’œuvre chante sur une nappe polyphonique reprenant un motet ancien et se décale peu à peu en chantant dans des tonalités différentes : décalage de Dieu et de son peuple, ou surdité du peuple prisonnier de ses traditions ?

Les invocations Convertere fusent et se superposent aux descriptions de la Jérusalem détruite, comme une exhortation violente à revenir sans cesse vers Dieu. En miroir, Escaich utilise la phrase tirée du Psaume 130, De Profundis :

Domine exaudi vocem meam
Seigneur, écoute ma voix !

Cette invocation se superpose à la négation du choral central : Vous n’avez pas écouté la parole du Seigneur… Puis la musique se fait plus calme, mais des voix solistes chantent des intervalles grands et dissonants sur un fond d’accord aride de deux notes qui semble se déplacer aléatoirement dans l’espace sonore, pour décrire la mort, partout.

Enfin, sur la même note, accompagné de l’antique polyphonie, le soliste, par bribes haletantes :

Toute la terre
Devient désolation
Je n’y renonce pas
Ni ne reviens en arrière
Yahvé !

Yahvé ! Dernière question en suspens, dernier cri, avant que l’œuvre ne s’achève sur cette même note grave ancestrale, bouclant la boucle et recommençant notre malheur.

Le Caravage, La mise au tombeau

Une telle noirceur sied bien en ce jour de descente aux enfers. Mais n’occultons pas la part d’espoir présente dans le texte et la musique de Thierry Escaich, préfiguration de l’alliance nouvelle et de la résurrection qui vient. Finissons comme le poème, avec ces vers poignants :

Mais toi, Yahvé, tu demeures à jamais ; ton trône subsiste d’âge en âge !
Pourquoi nous oublierais-tu pour toujours, nous abandonnerais-tu jusqu’à la fin des jours ?
Fais-nous revenir à toi, Yahvé, et nous reviendrons. Renouvelle nos jours comme autrefois,
si tu ne nous as tout à fait rejetés, irrité contre nous sans mesure.


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