dimanche 12 avril 2020

À la victime pascale !

Osterlied de Philippe Hersant

Comme on pourrait le deviner, l’on s’efforce, à travers ce blog Pneumatisme, de parler de souffle. Pour le début du Triduum Pascal ont été présentées des œuvres vocales à cappella, le dépouillement de la voix correspondant bien au caractère de recueillement et de méditation de ces jours précédant le mystère de la Résurrection.

La longue nuit a pris fin. Le Maître de la vie est mort : vivant, Il règne !

Chrétiens, nous entrons dans la joie et la louange. En continuant de voyager au sein de la musique contemporaine française, quittons la voix pour une œuvre instrumentale dans laquelle le souffle y est également prépondérant : l’Osterlied de Philippe Hersant, pour quintet à vent et piano.

Philippe Hersant est un musicien français né en 1948 et présente certaines affinités avec Thierry Escaich dont il a été question hier : comme lui, il assume un certain classicisme et s’inspire abondamment des musiques passées, notamment de la musique baroque. Universellement reconnu, il a composé plusieurs œuvres sacrées comme des Vêpres de la Vierge Marie en 2013 pour la Maîtrise de Notre-Dame.

Philippe Hersant

Philippe Hersant a une profonde culture littéraire et aime jouer avec les textes. Mais contrairement aux morceaux précédents, Osterlied est uniquement instrumental et ne s’appuie donc pas sur du texte. Encore que…

L’on peut se demander à la première écoute, pourquoi ce titre, Osterlied ? (Chant de Pâques en allemand). L’élément central de la pièce est en fait une mélodie, il s’agit du choral protestant Christ lag in Todesbanden (Christ gisait dans les liens de la mort). Écrit par Luther en 1524, ce choral va rapidement devenir l’un des plus utilisés par les musiciens pour le temps de Pâques, comme Nun komm der Heiden Heiland (Viens sauveur des païens) le sera pour le temps de l’Avent. En cela, Hersant perpétue une longue tradition musicale.

J’ai besoin du passé pour écrire

Philippe Hersant

La cantate que Jean-Sébastien Bach va composer sur ce thème pour Pâques se termine, selon l’usage, par le choral harmonisé à 4 voix, que nous entendrons cité par Hersant à la fin d’Osterlied :

Chamber Choir of Europe, Nicol Matt & Chamber Ensemble of Europe

Le choral Christ lag in Todesbanden, est issu de l’ancien cantique allemand Christ ist erstanden (Christ est ressuscité), lui-même provenant de l’hymne catholique grégorien Victimæ paschali laudes (XIe siècle) :

Les trois mélodies, presqu’identiques

Victimæ paschali laudes est une séquence grégorienne, c’est-à-dire qu’elle se chante après l’alléluia dans la liturgie. Et quel alléluia ! La séquence de Pâques fête le retour tant attendu de l’alléluia ! (À l’époque, l’on chassait les alléluias hors des églises lors de la Septuagésime avant le Carême, en poussant leurs représentations par des toupies avec des fouets…).

La séquence Victimæ paschali laudes chantée par les moines de l’abbaye de Solesmes

À la Victime pascale, chrétiens offrons nos louanges.
L’Agneau a sauvé les brebis, le Christ innocent a réconcilié les pécheurs avec le Père.
La mort et la vie ont combattu en un duel prodigieux, le maître de la vie est mort, vivant Il règne.
Dis-nous, Marie, qu’as-tu vu en chemin ?
J’ai vu le Christ vivant en son sépulcre et la gloire du Ressuscité.
J’ai vu les Anges témoins, le suaire et les vêtements.
Le Christ, mon Espérance, est ressuscité, il vous précèdera en Galilée.
Nous savons le Christ vraiment ressuscité des morts. Roi victorieux, aie pitié de nous ! Amen ! Alléluia !

Pour cette raison, Victimæ paschali laudes est l’hymne de Pâques par excellence et fut souvent utilisée par les musiciens français. Citons notamment la grande improvisation de Tournemire à l’orgue, enregistrée sur microsillon en 1931 à Sainte-Clotilde, incroyable témoignage de l’un des musiciens les plus influents sur la modernité musicale française. C’est Duruflé, son ancien élève, qui effectua le fastidieux travail de restitution de ces improvisations pour les éditer, ce qui nous permet aujourd’hui de pouvoir les rejouer. Imaginez que ce que vous entendez là est à l’origine une improvisation du maître :

Olivier Penin, aux grandes orgues de Sainte-Clotilde rejoue l’improvisation de Tournemire

Mais revenons à Osterlied. Dès le début de l’œuvre de Philippe Hersant, nous entendons la mélodie grégorienne , peu à peu énoncée par les différents instruments. Il s’agit presqu’exclusivement du seul matériau mélodique présent dans la pièce, composée par la suite de variations courtes et variées, comme épisodes du même récit du combat entre la vie et la mort.

L’harmonie de la pièce reste très simple et presqu’immuable tout au long du morceau. Philippe Hersant utilise presque textuellement l’harmonisation de Bach entendue précédemment à la toute fin du morceau, dernier écho du choral.

Osterlied est une pièce de joie, mais une joie contenue, appropriée pour cette Pâques particulière, une des premières fêtes catholiques que nous ne pourrons pas partager ensemble. Les instrumentistes à vent, solistes, jouant chacun, du cor, du basson, de la clarinette, du hautbois ou de la flûte, me semblent figurer nos âmes éparpillées privées de voix, indépendantes, tentant de célébrer à leur façon la joie pascale ou combattant, séparés les uns des autres.

❧ Écouter Osterlied de Philippe Hersant :

Osterlied, création par les Vents français à Salon de Provence en août 2016

Par la percussion et le jeu de ses résonances, le piano de Hersant vient compléter l’assemblage des vents, figurant les cloches par des accords en cluster (accords de notes conjointes).

C’est cette fin si particulière de la séquence du Victimæ paschali laudes qui me semble résumer le caractère de la pièce : reécoutez donc cette brève inflexion avant l’alleluia final :

Tu nobis victor Rex, miserere ! Amen ! Alleluia !
Roi victorieux, aie pitié de nous ! Amen ! Alleluia !

Nous sommes passés par la souffrance, par la désolation et la mort. La mort et la vie ont combattu en un duel prodigieux. Comme le dit le pape François à Saint-Pierre le 23 mars dernier :

En somme, le Triduum pascal est le mémorial d’un drame d’amour qui nous donne la certitude que nous ne serons jamais abandonnés dans les épreuves de la vie.

Cette certitude, il nous faut la questionner, comme le fait Osterlied. Contrairement aux pièces vocales, il est plus difficile de faire ici une analyse du texte musical, sans se perdre dans des considérations techniques pédantes ou compliquées et j’ai du mal à exprimer pourquoi je reviens sans cesse à cette musique, qui me rend à la fois joyeux, calme, nostalgique ou pensif.

Le travail d’Hersant sur la mémoire et le mouvement a un impact psychologique, il nous donne à ressentir, simplement, directement, et me semble établir un rapport personnel entre chaque auditeur et son histoire propre. Voici donc mon impression personnelle – parmi toutes celles que cette œuvre peut provoquer en chacun.

L’énonciation finale du choral, si elle est le point culminant de l’œuvre, n’est pas amenée par un long crescendo dramatique ; elle n’a pas la résolution glorieuse que peut avoir le chœur final des anges de la 2ème symphonie de Mahler, dite Résurrection, par exemple, qu’Hersant cite à travers un solo de flûte qui l’introduit. Cette annonce finale angélique de la résurrection s’entend presque difficilement parmi le brouhaha du monde sonore environnant : piano et basson répétant imperturbablement leurs motifs de cloches, jusqu’à s’évanouir en refusant une ultime résolution. Ou alors, ne voulons-nous simplement pas l’entendre ?

Il n’y a pas de fin, juste un passage, un réveil, le retour à notre vie ordinaire, celle-là même que le Christ rédempteur a sauvé. Pour que nous vivions.

Tu nobis victor Rex, miserere ! Amen ! Alleluia !

Pierro della Francesca, Résurrection

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