dimanche 19 avril 2020

L’Hallelujah du Messie de Hændel

Londres, 6 septembre 1741. Depuis deux semaines, la servante de Georg Friedrich Hændel est effrayée par l’activité frénétique de son maître qui ne dort plus, mange peu, passe ses journées et ses nuits dans son cabinet à griffer sa plume sur le papier à musique. Soudain, un grand bruit sourd se fait entendre. Affolée, la domestique se précipite et trouve son maître, prostré au pied de son escalier.

– Qu’avez-vous, Monsieur Hændel ?
– Je viens d’écrire mon Hallelujah, j’ai vu le ciel s’ouvrir devant moi et Dieu lui-même !

C’est l’une des nombreuses anecdotes que l’on rapporte à l’époque de la création du Messie de Hændel, œuvre instantanément populaire et dont l’Hallelujah est un véritable « tube » planétaire, au même titre que le début de la 5e symphonie de Beethoven ou d’Ainsi parlait Zarathoustra de Strauss. Cuisiné à toutes les sauces, c’est devenu le symbole musical de l’accomplissement, de la réussite parfaite, de la résolution divine… Vouloir écouter cet extrait avec des oreilles neuves aujourd’hui relève de la véritable gageure. Essayons de relever le défi !

Le Messie de Hændel – qu’il faut réécouter en entier ! – est un oratorio (voir le Paulus de Mendelssohn précédemment) en 3 parties : l’annonce prophétique de la venue du Messie (l’Avent) et la Nativité ; la Passion et la Résurrection et enfin la Rédemption future du Christ, sur un livret de Jennings qui s’inspire de textes bibliques. C’est une œuvre pour solistes, chœur et orchestre, dont l’une des particularités est de comporter un grand nombre de chœurs. Si la légende raconte que Hændel l’a écrit en moins de 23 jours, c’est que cela fait près de 35 ans que ce musicien infatigable voyage et écrit opéras, oratorios, concertos, musique de chambre et orchestrale…

Georg Friedrich Hændel en 1741

Hændel – considéré comme compositeur anglais par les anglais, ou Händel comme les allemands l’écrivent, pour le garder dans leur panthéon musical… – est né comme Bach en 1685, à Halle, près de Leipzig en Allemagne. Bach et Hændel, les deux géants de la période baroque, ne se rencontreront jamais. Après avoir voyagé en Italie, Hændel s’établit à Londres dès 1710, accompagnant son maître l’électeur de Hanovre qui deviendra roi d’Angleterre et obtient la nationalité anglaise en 1727. Sa popularité ne baissera presque jamais : aujourd’hui encore, nombre de ses œuvres sont célèbres et même utilisées dans des domaines insoupçonnés, comme l’hymne de la Champions League de football qui est librement adapté de l’antienne de couronnement du roi George 1er, Zadok the Priest. C’est la rançon de la gloire : dès la mort de Hændel, ses œuvres les plus célèbres sont adaptées sans vergogne. Mozart lui-même réécrira l’orchestration du Messie, traduisant le texte en allemand, remodelant l’œuvre selon son désir !

Le célèbre Hallelujah n’est pas le dernier morceau du Messie, comme on pourrait le croire, mais clôt la seconde partie, figurant la joie immense de l’annonce de la Résurrection du Seigneur. On y entend l’orchestre au complet, avec timbales et trompettes, que Hændel ne fait intervenir que dans les quelques moments importants et glorieux du Messie.

Hallelujah!
for the Lord God Omnipotent reigneth
The kingdom of this world is become the kingdom of our Lord and of His Christ; and He shall reign for ever and ever
King of Kings, and Lord of Lords

Alléluia !
Car le Seigneur Tout-Puissant règne sur nous.
Le royaume de ce monde est devenu le royaume de notre Seigneur et du Christ
Et Il régnera aux siècles des siècles.
Roi des rois et Seigneur des seigneurs
Alléluia !

Le Messie utilise avec perfection et efficacité les procédés habituels de la musique baroque dans le domaine de la dramaturgie : colères divines de basses orageuses, exil du peuple par des airs nostalgique, interventions angéliques par doubles croches et trompettes aigües… Le Messie, véritable usine à tubes, est le fruit de la longue expérience et des nombreux voyages d’Hændel. Son sens dramatique fait converger ici l’Opéra italien, l’Anthem anglaise et la Passion allemande.

❧ Écouter l’Hallelujah du Messie de Hændel :

Academy of Ancient Music, Westminster Abbey, London 1982.
Direction Christopher Hogwood

La tonalité du morceau est en ré majeur. Cette tonalité, utilisée pour exprimer la joie car sonnant à l’époque de manière pleine et harmonique, ne change presque pas de toute l’écoute : on peut dire, harmoniquement, que l’Hallelujah n’est basé que sur 3 accords : les 1er, 4ème et 5ème degrés. Un véritable blues ! La musique elle-même y est construite à partir de 5 petites cellules – tels des riffs de jazz, il faudra reparler des similitudes de la musique baroque avec le jazz ! – très simples, que l’on peut aisément identifier tout au long du morceau :

Les quatre notes de l’Hallelujah introduites par les instruments et qui se font entendre jusqu’à la fin du morceau, symbole d’une acclamation collective presque incantatoire, fortement rythmique. Le H aspiré de l’anglais permet de faire sonner cette acclamation de manière particulièrement percussive.
For the lord God omnipotent reigneth : Quatre notes qui montent puis descendent, exposées de manière solennelle par un tutti en unisson. Tout le monde joue et chante ce thème en même temps. À la création, la légende raconte que l’effet fut tel que le roi George se leva instinctivement, comme signe de déférence à la royauté divine (ou parce qu’il souhaitait se dégourdir les jambes…), suivi par le public tout entier. Cette tradition se perpétue encore de nos jours au Royaume-Uni !
The kingdom of this world, aparté calme et solennel, repris fortissimo, sur quatre notes descendantes d’égales valeurs.
And He shall reign for ever and ever : thème constitué par des sauts de notes descendantes et une mini-conclusion. Ce thème est traité brièvement en canon par les 4 parties du chœur, exprimant l’universalité et la pérennité du règne divin.
King of Kings and Lord of Lords, entonné majestueusement sur de longues notes tenues uniques, décrivant une certaine majesté hiératique. Cette cellule apparaît avant la fin et Hændel fait monter ces notes vers l’aigu, sur un fond de rythmes reprenant l’Hallelujah dans une montée vers des cieux vocaux stratosphériques…

Ces éléments distincts qui apparaissent chronologiquement sont très simples, assez différents et aisément reconnaissables à l’oreille. Hændel les répète et les combine ensemble, faisant « monter la mayonnaise » jusqu’à la coda presque primitive : chœur et orchestre martèlent les rythmes et cellules précédemment entendues dans un ré majeur obsessionnel et frénétique, mais tout ce désordre s’arrête de manière soudaine et brutale : est-ce vraiment fini ? Après cet effet saisissant ménagé par un silence interrogatif de quelques secondes, une dernière cadence tutti remet de l’ordre et conclut la 2ème partie sous les roulements de timbales.

On peut comprendre le succès de ce morceau. Hændel a un talent indiscutable pour provoquer des émotions liées à de grands évènements (il a composé plusieurs antiennes de couronnement). Il a su utiliser les masses vocales, comme Bach, pour partager des sentiments passionnés. Samuel Butler notait : « Hændel est tellement grand et tellement simple que personne n’est incapable de le comprendre, à part les musiciens professionnels ». Évidemment, il est difficile d’apprécier avec nouveauté le style d’Hændel, tant il a été repris et copié depuis lors, mais l’effet de joie et de grandeur est toujours là. Tous les choristes vous le diront : chanter l’Hallelujah du Messie est un véritable « pied » !

Hans Memling, Tryptique de la Naissance, la Crucifixion et la résurrection du Christ

N’ayons pas peur de cette joie immense. Crions-la au monde entier, comme les trompettes et les voix de ce chœur inoubliable ! Bien que séparés les uns des autres, en cette fin d’octave de Pâques, trouvons le moyen de partager notre joie, symbole de l’espérance finale.

Car cet Hallelujah n’est pas la fin du Messie. Écoutons la dernière partie de ce chef d’œuvre, qui commence par l’air poignant Je sais que mon Rédempteur est vivant, – phrase gravée dans le marbre sur le monument en l’honneur de Hændel au Panthéon de Londres, l’Abbaye de Westminster – et s’achève en illustrant les mots de Saint Paul dans sa Première lettre aux Corinthiens :

Par Adam est venue la mort, par Christ vient la vie. Sa résurrection préfigure la nôtre. La trompette sonnera et nous nous relèverons. Mort, où est ton aiguillon ? Digne est l’agneau sacrifié qui nous a racheté et nous procurera richesses, puissance et sagesse. Amen.


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