jeudi 23 avril 2020

Verbe égal au Très-Haut…

❥ Le Cantique de Jean Racine de Gabriel Fauré

Gabriel Fauré a 19 ans en 1865.  Cela fait 11 ans qu’il a quitté Foix pour l’école de musique de Niedermeyer à Paris. Finissant ses études il entre en loge pour l’examen final de composition : enfermé dans une pièce toute une journée avec un piano et du papier à musique, on attend de lui, selon le règlement, une œuvre religieuse en latin avec accompagnement d’orchestre. Gabriel en ressort avec une œuvre chorale sur un poème en français de Jean Racine, et un accompagnement de piano…

Heureusement pour Fauré, le jury consentit finalement à entendre sa composition, accompagné par Saint-Saëns au piano1, dont il était le professeur bienveillant depuis quelques années. L’un des membres du jury remarqua : « Il y a tout de même de la musique là-dedans ». Suffisamment pour que Fauré obtienne le premier prix ! Ce devoir clôturât sa formation à l’école de Niedermeyer, créée en 1818 pour favoriser le renouveau de la musique religieuse en France et garantir aux élèves un poste d’organiste ou de maître de chapelle à la sortie.

Groupe d’étudiants de l’école Niedermeyer. Gabriel Fauré est le 2ème en bas à gauche

On connaît surtout Jean Racine par son œuvre dramatique, son théâtre des passions, mais on ignore parfois qu’il écrivit de la poésie sacrée, lui qui pouvait lire le latin et le grec dans le texte, grâce à l’éducation littéraire et religieuse qu’il reçut à Port-Royal. Il fit même des études de théologie par la suite, ce qui élargit un peu son horizon janséniste. Le texte du Cantique de Jean Racine, n’est pas tiré de ses quatre Cantiques spirituels, testament poétique du fameux dramaturge, mais des Hymnes traduites du bréviaire romain, écrit en 1688. Poème sacré, il s’agit d’une traduction libre d’une hymne latine attribuée à saint Ambroise : Consors paterni luminis, prévue aux matines du mardi. Fauré n’a pas gardé la dernière strophe, qui fait office de doxologie :

Verbe, égal au Très-Haut, notre unique espérance,
Jour éternel de la Terre et des Cieux,
De la paisible nuit nous rompons le silence :
Divin Sauveur, jette sur nous les yeux.

Répands sur nous le feu de ta grâce puissante ;
Que tout l’Enfer fuit au son de ta voix ;
Dissipe ce sommeil d’une âme languissante,
Qui la conduit dans l’oubli de tes lois.

Ô Christ, sois favorable à ce peuple fidèle,
Pour te bénir maintenant assemblé ;
Reçois les chants qu’il offre à ta gloire immortelle ;
Et de tes dons qu’il retourne comblé.

Exauce, Père saint, notre ardente prière,
Verbe son Fils, Esprit leur nœud divin,
Dieu qui, tout éclatant de ta propre lumière,
Règne au Ciel sans principe et sans fin.

Hymnes traduites du bréviaire romain, Jean Racine
Jean Racine (1639-1699)

L’hymne est une prière lumineuse invitant le fidèle à veiller pour se tourner vers Dieu, évoquant l’image de nos chants. La traduction de Jean Racine est assez libre2, au point que son ouvrage fut condamné à l’époque, car jugé trop janséniste. Louis, le fils Racine changea la grâce invincible en grâce puissante et pour garder la rime, une âme sensible en âme languissante. Un correction profitable à la musique de Fauré qui s’appuie sur l’expressivité contrastée de puissante et languissante.

❧ Écouter le Cantique de Jean Racine :

Maîtrise de Radio-France, direction Sofi Jeannin

Fauré ne reniera pas son œuvre de jeunesse. Il la fera entendre par une trentaine de chanteurs en 1875 sous la baguette de César Franck, dans le cadre des concerts de la Société Nationale de Musique, créée par Camille Saint-Saëns pour promouvoir la musique française. Enfin, il la publie en 1876, dédiée à Franck, sous le numéro d’opus 11, ce qui en fait sa première œuvre officielle (il gardait en réserve les dix premiers numéros pour y ajouter d’éventuelles œuvres de jeunesse). Devenu un « Tube » du répertoire vocal, comment se fait-il que l’on joue encore cette pièce de jeunesse, somme toute assez académique ?

« Fauré est tout de suite lui-même » écrivait Jankélévitch, y associant le génie de Ravel, par opposition à celui de Debussy. En effet, même si le Cantique de Jean Racine reste une œuvre de jeunesse, on y retrouve déjà tout ce qui fait le caractère particulier de sa musique et qui séduit encore aujourd’hui de manière si directe et universelle ; tout ce qu’il y aura d’émouvant dans son chef d’œuvre sacré que sera son Requiem trente ans plus tard.

Gabriel Fauré avec sa femme Marie

La construction de la pièce est simple et claire, proche de la forme-sonate classique : une longue mélodie solennelle est exposée d’abord au piano, puis reprise et développée par les voix. Suite à un interlude de piano, un deuxième thème illustre la strophe centrale avec plus de contrastes, en jouant avec les évocations de l’enfer. Les accès vocaux y deviennent presque violents. Finalement, la mélodie initiale vient refermer la pièce avant une coda qui se conclut dans un murmure.

Difficile de décrire ce qui rend cette pièce si proche et méditative. On comprend mieux pourquoi Jankélévitch, philosophe et auteur d’un livre sur le je-ne-sais-quoi et le presque-rien, adorait Gabriel Fauré et dédia un ouvrage à ses mélodies et à son esthétique !

En premier lieu, nous voyons là l’art majeur et le don de Fauré pour la mélodie, qu’il déploie ici progressivement par les voix au début et à la fin de la pièce, contrairement à la partie centrale qui est rigoureusement homophonique (toutes les voix chantent ensemble le texte au même rythme). Les harmonies présentent déjà un caractère délicieusement archaïsant et irisé, même si Fauré n’a pas encore développé tout l’art si reconnaissable de ses modulations. Tout ceci survole un accompagnement fluide au piano, constitué d’arpèges sur un rythme de triolets, évitant une certaine lourdeur à cette pièce encore académique et contribuant à instaurer un climat de sérénité et de relative liberté.3

Sainte Cécile, Gustave Moreau, 1897

Ce que Jankélévitch décrit très bien, c’est cette détestation de Fauré du style pittoresque narratif. Il écrit son Requiem d’une certaine manière en réaction à celui de Berlioz, qui n’est que débordements de fanfares. Chez lui, point de forêt sombre hantée par le cavalier de l’Apocalypse, mais paysages vaporeux, fêtes galantes et parcs à la Watteau ! Fauré a certes étudié le romantisme allemand grâce à Saint-Saëns, mais ce qui l’intéresse, c’est « la sonorité abstraite et immatérielle, celle qui vient du centre de l’âme » (Jankélévitch), et c’est bien cela qui nous le rend si intime. À y bien regarder, la musique du Cantique est une musique aérée, faite de vent, de souffle, d’espaces et de respirations, profondément humaine et naturelle.

Gabriel Fauré était totalement agnostique d’après l’un de ses élèves. On l’a décrit comme un pratiquant incroyant du fait de sa formation d’organiste4, fonction qu’il occupa toute sa vie. Habitué des églises, des chants grégoriens et des hymnes, il choisit pourtant le verbe de Racine, comme il choisira celui de Verlaine pour la plupart de ses mélodies dont il a emmené l’art à son plus haut sommet, notamment avec le cycle de la Bonne chanson. Illustrant les textes de Verlaine, Fauré a exprimé dans ce cycle l’aspect lumineux et amoureux. C’est ce sentiment de joie sereine qui transparaît dans le Cantique et qui rend si justement à la prière sa simplicité et son humanité.

Antoine Watteau, Embarquement pour Cythère

La dernière pièce de la Bonne chanson de Fauré résumait le voyage émotionnel que l’auditeur venait de faire : Il faut que le cœur le plus triste cède à l’immense joie éparse dans l’air. Nous ne sommes pas loin de la prière du Cantique, ni du psaume de ce jour : Le Seigneur entend ceux qui l’appellent : de toutes leurs angoisses, il les délivre. (Ps 33, 18)

Qui donc aime la vie et désire les jours où il verra le bonheur ?

(Ps 33, 13)

Image d’illustration : Réflexion, Odilon Redon (1840-1916)


Je vous propose d’écouter une autre version plus récente, un peu particulière, car enregistrée il y a 2 semaines pendant le confinement, avec certains enfants chanteurs de la Maîtrise des Petits Chanteurs de Sainte-Croix de Neuilly, grâce au miracle de la technique et avec votre serviteur au piano :


Le samedi 16 mai à 21h45, KTO TV diffusera un concert de l’ensemble Aedes, direction Mathieu Romano avec le programme suivant :

Litanies à la vierge noire de Francis Poulenc
3 chansons de Charles d’Orléans de Claude Debussy
Messe en sol de Francis Poulenc
Requiem (version de 1893) de Gabriel Fauré
Cantique de Jean Racine de Gabriel Fauré


Bibliographie

  • Jankélévitch, Vladimir : Gabriel Fauré Ses mélodies Son esthétique, Plon, 1938
  • Vuaillat, Jean : Gabriel Fauré musicien français, Emmanuel Vitte, 1973

Discographie

  • Cantus Angelicus
    Coffret 4 CD Vogue – Sony Music, comportant le Stabat Mater de Pergolese, la Passion selon Saint Jean de Bach et le Requiem et Cantique de Jean Racine de Fauré (version 1893).
    Petits Chanteurs de Sainte-Croix de Neuilly, direction François Polgár
    Orchestre de l’Opéra de Paris (Requiem de Fauré)
  • La Bonne Chanson
    Éditions Hortus, 2016.
    Mélodies de Gabriel Fauré, Charles Kœchlin, Nadia Boulanger, Émile Naoumoff.
    David Lefort, ténor. Simon Zaoui, piano.

Notes
  1. Que Fauré n’ait pas réalisé d’orchestration au moment de la conception, on peut le comprendre : ça ne l’intéressait pas vraiment et connaissant ses limites, il a plusieurs fois confié les orchestrations de ses œuvres à d’autres, comme Jean Roger-Ducasse. Ses premières œuvres sont de la musique de chambre, des mélodies accompagnées au piano ou des pièces pour piano seul. Il est alors toujours sous l’influence de Mendelssohn, Schumann, Chopin et Liszt, que Fauré lui-même appelle le « dieu protecteur de toutes les renaissances artistiques ». Une partie importante de son œuvre est écrite pour le piano seul. 
  2. Voici le texte latin avec une traduction littérale classique de l’époque :

    Consors Paterni luminis,
    Lux ipse lucis, et dies,
    Noctem canendo rumpinus ;
    Assiste postulantibus

    Aufer tenebras mentium:
    Fuga catervas dæmonum:
    Expelle somnolentiam;
    Ne pigritantes obruat.

    Sic Christe nobis omnibus
    Indulgeas credentibus,
    Ut prosit exorantibus,
    Quod præcinentes psallimus.

    Verbe divin, associé aux splendeurs mêmes du Père,
    Lumière formée de la lumière vraie ! Jour éclatant,
    Notre chant vient briser le repos de la nuit
    Soyez propice à nos prières.

    Dissipez les ténèbres des âmes,
    Chassez loin de nous les légions infernales ;
    Délivrez-nous de la somnolence,
    De peur qu’elle n’accable notre nature paresseuse.

    O christ, pardonnez, pardonnez à nous tous
    Qui vivons dans la foi. Donnez-nous
    Les biens que nous vous demandons
    En chantant nos cantiques.

     

  3. Fauré utilise constamment ce procédé d’accompagnement dans ses mélodies, notamment pour amener des modulations de manière continue et surprenante. La profusion des notes lui permet d’incruster peu à peu les notes étrangères qui font glisser l’harmonie. D’autre part, si l’on écoute attentivement les arpèges au piano, elles consistent en un système d’appogiatures par demi-ton inférieur tout au long de la pièce, ce qui apporte richesse et détail plutôt qu’ennui et monotonie et ce je ne sais quoi de supplique religieuse. L’accompagnement a une vie propre et n’est pas totalement assujetti aux voix supérieures, c’est aussi le début d’une écriture bientôt affranchie de la tonalité et de la forme classique. 
  4. Fauré fut renvoyé de son premier poste d’organiste à l’Église Saint-Sauveur de Rennes, après qu’il se présenta à la tribune, suite à une nuit au bal de la préfecture, en habit noir et cravate blanche. On s’offusquait alors déjà qu’il préférait fumer une cigarette sous le porche pendant les sermons du curé… 

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