samedi 25 avril 2020

O Filii et Filiæ

Offertoire pour le jour de Pâques, Jean-François Dandrieu

O Filii et Filiæ est une hymne latine de Pâques, plus communément appelé Alléluia du jour de Pâques. L’air est resté très populaire dans les paroisses de France – en partie grâce à sa traduction française Chrétiens, chantons le Dieu vainqueur – et une source d’inspiration musicale constante pour les compositeurs organistes français jusqu’à aujourd’hui. Nous entendrons ici l’Offertoire pour le jour de Pâques sur ce thème avec variations de Jean-François Dandrieu, organiste français virtuose, admiré au XVIIIe siècle…

O fils et filles
Le Roi des cieux, le Roi de gloire
A surgi de la mort aujourd’hui, alléluia !

Jean-François Dandrieu est un organiste claveciniste, né au centre de Paris sur l’Île de la Cité en 1682. Enfant prodige au clavier, il se produit devant la princesses Palatine à 5 ans. Sa famille originaire d’Angers comporte plusieurs musiciens : son oncle Pierre, prêtre et organiste qui a déjà publié un Livre de Noëls et sa future sœur Jeanne Françoise, qui deviendra une célèbre claveciniste organiste et compositrice. Suite à ses études, il rentre dans les ordres et devient l’organiste titulaire de Saint-Merry où il succède à son professeur Nicolas Lebègue. En 1721, il fait partie de l’un des quatre organistes de la Chapelle Royale de Versailles. Auteur de pièces pour clavecin, de sonates en trio et de sonates pour violon, d’un Livre d’orgue et de Noëls pour orgue, il écrit un traité de basse continue. C’est un personnage assez secret et il ne nous reste pas beaucoup d’autres éléments biographiques permettant de le cerner.

Écouter l’Offertoire pour le jour de Pâques de Dandrieu

Marina Tchebourkina sur l’orgue de la Chapelle Royale de Versailles

Dans cet Offertoire, Dandrieu expose la mélodie du XVème siècle et la fait suivre par 11 variations, en suivant un procédé utilisé abondamment par les clavecinistes puis les organistes improvisant sur des Noëls populaires : les variations deviennent de plus en plus rapides, alliant la virtuosité à la variation rythmique, dans un mouvement d’accélération et d’allégresse. Ce procédé semble assez inédit hors du temps de Noël comme ici avec l’O filii et filiæ et permet sans doute chez Dandrieu de compenser la vacuité virtuose avec la joie du moment pascal et du texte liturgique.

Jean-François Dandrieu

En tant que prêtre, Dandrieu se voit sans doute confronté au conflit stylistique entre la liturgie et l’intégration de thèmes et d’éléments profanes. Les variations de Noël que l’on entendra après Dandrieu cèderont de fait à la virtuosité et aux effets, par exemple avec Daquin, l’organiste virtuose à 12 ans, Corrette qui ajoute à son Livre d’Orgue des pièces descriptives telles que Les giboulées de mars ou La prise de Jéricho et Balbastre, très prisé pour ses improvisations et que le clergé avait du mal à contenir, le public faisant la queue à l’extérieur de Saint-Roch pour venir l’écouter jouer la messe de Noël, ou mélanger menuets, gigues et morceaux de chasse aux versets du Magnificat, comme pouvait s’en étonner un voyageur de l’époque. 1. Pour cette raison, l’abbé Dandrieu pensait déjà utile de préciser dans l’avertissement de son Premier Livre de Pièces d’Orgue :

La difficulté de composer des Pièces d’Orgue, telles qu’il seroit à souhaiter qu’elles fussent pour être digne de la majesté du Lieu où l’on touche de cet Instrument (…) m’a longtems fait balancer à entreprendre ce travail…

Bach appréciait la musique française de son époque. Lui-même avait intégralement copié le Livre d’Orgue de Nicolas de Grigny (1672-1703) et il admirait également la richesse de l’écriture de François Couperin « Le Grand » (1668-1733), dont il avait adapté certains trios. Dandrieu était très apprécié en Allemagne pour la délicatesse de son toucher à l’orgue et au clavecin.

La partie carrée, Watteau (~1714), Fine Arts Museum of San Francisco

Mais depuis la fin du XVIème siècle, la musique d’orgue française avait pris un chemin radicalement différent de celui du Nord de l’Europe. Avec Guillaume-Gabriel Nivers (~1632-1714), elle acquiert une originalité de style, d’une part avec l’influence des genres profanes qui la pousse à incorporer airs de cour, danses, récits et dialogues vocaux, suites de clavecin et d’autre part, grâce au développement spécifique de la facture d’orgue basée sur les timbres et les couleurs. (Nivers dira notamment : L’orgue doit imiter la voix). La typologie des orgues français est alors originale et comporte très tôt quatre claviers utilisés de manière différente :

Le grand-orgue, clavier principal contenant les tuyaux généraux, des fonds doux aux plein-jeux brillants,
Le positif, dont le buffet était situé dans le dos de l’organiste, sorte de copie miniature du grand-orgue, y jouant un rôle de partenaire et d’accompagnateur,
Le récit et l’écho, comportant moins de notes et utilisés principalement comme des claviers solos.

S’y ajoutent les sonorités inédites des jeux à la française : anches du plein-jeu, cornet, trompette à la pédale, cromorne, tierces, voix humaines… L’orgue classique français ayant très tôt stabilisé ces caractéristiques propres, il n’avait pas d’équivalent en Europe. James Anthony note que jusqu’au XIXème siècle, aucune musique d’orgue ne fut aussi tributaire de son instrument que celle du Grand Siècle français.

Les orgues de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, chef d’œuvre de Jean-Esprit Isnard (1774)

Ces éléments faisant véritablement corps avec la philosophie de la musique d’orgue à cette époque, il est intéressant de voir les différences dans le traitement des variations musicales en Allemagne et en France avec l’exemple que nous donne cet Offertoire de Jean-François Dandrieu :

En Allemagne, l’art des variations est en quelque sorte au cœur de la musique liturgique de la Réforme et de la Contre-Réforme avec la pratique du Choral, c’est-à-dire la manière de présenter, d’accompagner et de commenter les mélodies simples compilées par Luther. Nous avons déjà vu le style de choral orné affectionné par Bach. Nous avons parlé du choral Christ lag in Todesbanden qui a inspiré l’une des plus célèbres cantates éponyme de Bach, où celui-ci fait varier le thème du choral sur chaque verset, commentant le texte à l’aide des variations. Bach utilisera ce procédé avec l’orgue dans ce qu’il appelle les partitas, la plus aboutie étant les Variations canoniques sur le thème de Noël : Von Himmel hoch, da komm’ ich her (BWV 769). Les variations chez Bach sont techniques, harmoniques, mélodiques lorsque le choral est orné, il déploie tout son art contrapuntique : fugues, canons en imitations, augmentations, démonstration… Tout ceci dans le but de suggérer, expliquer, illustrer le propos théologique et moral…2

Bach, Variations Goldberg : la partition annotée par Glenn Gould

Nous n’arrêtons pas de nous comparer entre pays en ce moment… Bien sûr, les variations à la française sont radicalement différentes ! On pourrait bien sûr déplorer le manque de rhétorique et la superficialité d’une progression musicale basée sur la virtuosité et la rapidité d’exécution. Si la pièce de Dandrieu n’est pas un chef d’œuvre, ses variations s’expriment cependant d’une autre manière qu’à l’allemande. Le thème de l’O filii et filiæ permettant de faire des reprises, Dandrieu intègre des refrains de timbre au grand-jeu, alterné avec le positif. Il fait passer la mélodie à des claviers différents et la fait entendre sur le jeu de cornet, au registre bas, médium ou haut. Il n’y a pas de variation harmonique du tout, ce sont les changements de rythme qui prennent toute la place. Moins dense que les Variations Canoniques, la pièce de Dandrieu exprime une joie de plus en plus forte et n’ennuie jamais. Son écriture la fait ressembler à une improvisation et contribue à la spontanéité de sa réception, plutôt qu’à susciter la méditation, ce qui peut bien convenir ici à l’occasion de la célébration de la Résurrection. Le jeu du contraste entre le cornet seul et le plein-jeu final, combiné avec la cadence rompue conclut efficacement la pièce.3

Le concert, Nicolas Tournier (~1635), Louvre

C’est un rondeau (refrain avec plusieurs couplets), forme musicale appréciée de l’époque et qui permet facilement d’intégrer les variations en variant les couplets, principe que l’on peut imaginer à l’origine de la variation en musique, lorsque les versets grégoriens devaient s’adapter à la prosodie du texte. La basse obligée (que l’on appelle également chaconne ou passacaille)4 est encore une autre forme de variation utilisée à l’époque baroque. Ce qui me semble extrêmement intéressant dans la variation est sa spécificité musicale. La variation ne peut s’exprimer exclusivement que dans la musique5, par son déroulement dans le temps, faisant intervenir la psychologie de la mémoire. Retrouver le thème dans la variation est une satisfaction émotionnelle et intellectuelle !

La musique baroque doit probablement sa redécouverte et son immense succès populaire tant à sa modernité débridée, qu’à sa poésie et sa spiritualité intérieure. Jean-François Dandrieu est un musicien encore méconnu qui se trouve à la frontière de ces antagonismes : lumière et intériorité, musique galante et musique sacrée. Je vous propose d’écouter sa sonate en trio pour deux violons en sol mineur, qu’il a composée à 23 ans. Cette sonate reflète bien son esprit, alternant adagio lancinant, allegro italien, mouvement lent liturgique et intérieur et enfin gigue française. Elle est interprétée ici par le magnifique ensemble Le Consort, qui s’est véritablement formé autour de la découverte de cette pièce.

Dandrieu, Sonate en trio en sol mineur. Le Consort

Le Christ, marchant à nos côtés, comme avec les disciples d’Emmaüs, nous révèle les secrets de notre cœur et de notre esprit. La musique baroque de Jean-François Dandrieu parle ce langage masqué, antagonisme contrasté symbolisé par l’opposition entre l’Italie et la France qui explosera un peu plus tard dans la querelle des Bouffons. Dandrieu meurt 11 ans avant Bach, au moment où la musique d’orgue française commence à perdre un peu de sa poésie et de la brillance qui se reflètent encore dans cet Offertoire pascal.


Image d’illustration : L’orgue de la Chapelle Royale du Château de Versailles


Bibliographie

  • Anthony, James R. : La Musique en France à l’époque baroque. Flammarion, 1981
  • Cantagrel, Gilles (dir.) : Guide de la musique d’orgue. Fayard, 1991
  • Meyraud, Marc : Les grands thèmes de la Musique Liturgique pour orgue, le temps pascal. Le Solitaire, 2012

Discographie

  • Du Roy-Soleil à la Révolution
    Œuvres de François Couperin, Louis Marchand, Louis Nicolas Clérambault, Jean-François Dandrieu, Louis Claude Daquin, Claude Balbastre.
    Marina Tchebourkina aux Grandes Orgues de la Chapelle Royale du Château de Versailles.
    Natives, 2004
  • OPUS 1
    (Dandrieu, Corelli).
    Ensemble Le Consort.
    Alpha, 2019
  • François Couperin, L’œuvre pour clavecin
    Noëlle Spieth
    Solstice, 2015

Notes
  1. Le grand style classique de l’orgue français avait atteint probablement son apogée avec François Couperin et Nicolas de Grigny au début du XVIIIème siècle. L’art du clavecin et de l’orgue étaient inextricablement liés depuis le XVIIème siècle en France, où l’on pouvait difficilement séparer la Cour et l’Église. Couperin et Grigny arrivaient à incorporer mélodies populaires, influences de l’opéra et complexité de l’ornementation dans leur musique, tout en gardant profondeur et sincérité. Mais au fil du XVIIIème siècle, la musique d’orgue a du mal à ne pas perdre son âme liturgique du texte au détriment de facilités stylistiques à la mode. La plupart des pièces d’orgue sont alors prévues indistinctement pour l’orgue ou le clavecin. Puis : pour le clavecin ou l’orgue, avant de disparaître purement et simplement de la liste des instruments mentionnés par le compositeur. En 1748, on installe un grand orgue dans la salle de concert du Concert Spirituel, on ajoute des jeux d’effet pour imiter canons et orages dans les tribunes, le théâtre est définitivement entré dans les églises. 
  2. N’oublions pas non plus un des plus grands sommets de l’art des variations musicales, mais œuvre profane de Bach : Les Variations Goldberg pour clavecin. 
  3. Parlons encore un peu de l’art des variations à la française avec les célèbres barricades mistérieuses, autre rondeau, tiré du Troisième livre de pièces de clavecin de François Couperin, modèle de la pièce de genre, utilisant le schéma refrain/couplets dans une progression de complexité et de poésie inégalée pour l’époque. Ou encore avec Jean-Philippe Rameau, le seul peut-être qui réussit à perpétuer l’esprit de portrait de Couperin et utilise les variations de couplets en changeant les textures et en déplaçant l’harmonie (Les Sauvages)  
  4. L’exemple le plus connu et représentatif aujourd’hui est le populaire Canon de Pachelbel datant de 1680, sur une basse obligée et présentant également des variations en diminution 
  5. En cherchant bien, on pourrait peut-être citer Les exercices de style de Raymond Queneau, qui réussit des variations littéraires sur un même thème et Bernard Tschumi en architecture avec ses folies du Parc de la Villette 

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