samedi 2 mai 2020

L’Éternel est mon berger

Le Roi David d’Arthur Honegger

Composé en 1921 pour un théâtre populaire suisse et remanié en 1923 pour en faire un oratorio, Le Roi David d’Arthur Honegger est créé en 1924 à Paris et devient instantanément l’œuvre la plus populaire du compositeur, alors au début de sa carrière. Prévue pour orchestre, solistes et une centaine de chanteurs amateurs, Honegger a composé en deux mois à peine une œuvre épique et pleine de contrastes, semblable à la musique d’un péplum ! Le tableau s’ouvre sur le jeune David, berger gardant son troupeau…

Le Cantique du berger David et Psaume : Loué soit le Seigneur
Production ZDF 1992, soliste garçon : Florian Catillon

Nous reconnaissons tout de suite la mélodie du jeune berger, c’est celle que nous chantons habituellement sur le psaume 22 à l’église1. Cet exemple montre la popularité et l’impact de l’une des premières œuvres d’envergure du compositeur alors âgé de 29 ans.

L’Éternel est mon berger
Je ne suis que son agneau
Conduis-moi par tes sentiers
Au vallon des fraîches eaux

Le Roi David, René Morax

Même si la musique en fut composée rapidement, Le Roi David est le fruit d’un projet complexe élaboré en Suisse et initié à la sortie de la première guerre mondiale. Dramaturge suisse, René Morax avait créé le théâtre du Joret à Mézières, sorte de scène rustique réalisée en bois pour l’intégrer dans le paysage, théâtre du peuple dont l’idée lui avait été inspirée par Romain Rolland au début du siècle. Morax cherche un sujet d’inspiration universelle, pour célébrer la réouverture du théâtre après la guerre. À la suite d’un voyage déclencheur aux Indes, il écrit Le Roi David, drame oriental inspiré par la Bible.

Le théâtre du Joret à la création du Roi David en 1921

L’esprit initial du théâtre du Joret est inspiré par le théâtre antique. Les musiques qui sont alors jusqu’ici composées par le compositeur Gustave Doret suggèrent l’atmosphère générale des pièces et utilisent les masses chorales dans l’esprit des chœurs antiques, la pratique du chant choral ayant toujours été importante en Suisse. Devant l’ampleur du projet, le compositeur attitré renonce. Morax, sur les conseils d’Ernest Ansermet – le célèbre chef d’orchestre – et d’Igor Stravinsky2 propose au jeune et alors méconnu Arthur Honegger de reprendre le projet musical. Il accepte tout de suite et n’a plus que trois mois pour composer la musique des 27 scènes du drame.

Arthur Honegger

Dès le départ, l’effectif prévu est de 17 instrumentistes à vent, percussions, quatre solistes et une centaine de chanteurs amateurs. D’abord impressionné par ces contraintes, Honegger s’applique à composer en premier lieu tous les chœurs, dont il envoie la musique au fur et à mesure pour faciliter leur apprentissage par les choristes. L’œuvre est finalement créée à Mézières le 11 juin 1921, suivie par 12 représentations et remporte un succès immédiat tant du côté du public que des critiques. Lorsque l’œuvre est prévue en 1923 dans un théâtre de dimensions modestes, il est décidé de le transformer en oratorio. L’orchestre est agrandi, certaines scènes sensuelles sont supprimées et coup de génie, les scènes théâtrales sont remplacées par des textes lus par un récitant. C’est sous cette forme que l’œuvre sera enfin créée à Paris en 1924 et suscitera un enthousiasme jamais démenti.

L’Éternel est ma lumière infinie

Le succès du Roi David est sans doute dû à plusieurs facteurs :

◆ Forme choisie pour faciliter la diffusion de l’œuvre, l’oratorio va retrouver une nouvelle jeunesse grâce au Roi David. Comme le Messie ou les grands oratorios de Mendelssohn, Le Roi David va renouveler le genre et inspirer de jeunes compositeurs.3
◆ De même, l’utilisation des chœurs amateurs va décomplexer et développer la pratique chorale amateur pendant longtemps. D’un côté les chanteurs commencent à découvrir un pan important de la musique classique et moderne et de l’autre, les compositeurs n’hésitent plus à écrire pour eux.4
L’accessibilité de sa musique, qui ne cède cependant pas à la facilité. Honegger y parvient en réalisant une œuvre très diverse et contrastée, faite de 27 petits tableaux très courts (pas plus de 2-3 minutes par pièce, en mettant de côté le tableau central et la Mort de David), véritables enluminures expressives. À la fois d’une grande variété rythmique et mélodique, chaque épisode est descriptif et visuel. Honegger écrit une musique presque cinématographique5 par moments, facilité en cela par la nature du texte de Morax. (Honegger composera également toute sa vie de la musique de film, notamment le Napoléon d’Abel Gance)

Malgré le caractère divers et morcelé de l’oratorio, Honegger utilise des éléments que l’on retrouve tout au long de l’œuvre et qui participent à l’unité générale :

◆ Le caractère oriental et archaïque, recherché par Morax est audible dès l’introduction instrumentale précédant le Cantique du Berger David. Honegger utilise des modes musicaux arabisants, que l’on retrouve dans Shéhérazade de Ravel, trompettes guerrières, percussions, mélopées de flûtes6
◆ Certains motifs mélodiques, comme le Chœur de louange du début, se retrouvent tout au long du récit. Pour la mort de David, Honegger mélange l’alléluia séraphique déjà entendu à la 2e partie avec un choral qui nous semble familier. De même, les rythmes sont présents dans toutes les scènes guerrières, magiques ou de liesse. Honegger utilise tam tam, timbales, tambourin, caisse claire. Certains motifs se retrouvent également à plusieurs endroits différents.

L’œuvre suscita un grand enthousiasme et un grand engouement à sa création, à la fois du public comme des exécutants. Cet enthousiasme, souvent éprouvé, j’en ai moi-même fait l’expérience et c’est là, il me semble, une des grandes qualités de l’œuvre d’Honegger en général, œuvre que l’on a un peu délaissée aujourd’hui.

Alors jeune chanteur dans les années 80, j’ai participé avec des centaines d’autres enfants à l’exécution de l’œuvre qui fut donnée en grande pompe dans l’immense Palais Omnisport de Paris-Bercy (l’AccorHotels Arena devrait-on dire aujourd’hui…). Je ne prétends pas avoir pu apprécier l’œuvre musicale à sa juste valeur à l’époque, mais j’ai le souvenir vivace d’une communion de chœur, d’une expérience musicale collective galvanisante. Je suis certain que Le Roi David a laissé cette même empreinte sur les centaines de mes jeunes congénères. Cette graine, comme d’autres, est le fondement de l’établissement d’une culture pour tous, qui a été possible grâce à la nature même de l’œuvre et le talent d’Honegger.

Pièce sans doute classique pour un auditeur d’aujourd’hui, on y redécouvre cependant le plaisir d’une musique artisanale dont certains aspects semblent originaux et modernes :

L’orchestration est riche et colorée. Elle n’a rien à envier à celle de Ravel ; celle du Chant de la servante par exemple annonce étonnamment L’enfant et les sortilèges créé un an après… L’orchestre ne double pas les chœurs mais les accompagne de manière complémentaire et raffinée. En utilisant très peu de tuttis (tout l’orchestre jouant forte en même temps), Honegger varie les mélanges intimistes d’instruments et de timbres : timbales + flûtes, harpe et vents, tam tam + basson, cuivres et tambours… L’instrumentation elle-même est descriptive, comme dans la Marche des Philistins, où le grotesque semble s’inspirer d’une mauvaise fanfare militaire ou de l’accompagnement de clowns dans un cirque…
L’utilisation du texte, par les chanteurs, les chœurs et le récitant. La musique est toujours assujettie au texte. Là encore, la variété des dispositifs donne lieu à des expériences inédites, notamment dans la prosodie très libre d’Honegger, qui donna lieu à de nombreuses discussions avec l’auteur. Le compositeur décale souvent les phrases, donnant lieu à de subtiles syncopes qui décloisonnent le texte de la mesure.
D’un point de vue sonore, Honegger superpose avec parcimonie le récitant à l’orchestre, parfois en même temps que les chanteurs, de manière toute cinématographique. Dans l’extraordinaire incantation de la Pythonisse, Honegger fait parler la soliste sur la musique, dans un caractère débridé et halluciné.
◆ Le principe général d’écriture basé sur la superposition de cellules rythmiques ou mélodiques7 permet d’établir une lecture claire et immédiate de la musique. Durant l’épisode central de la Danse devant l’arche, Honegger fait entendre peu à peu des strates musicales de cellules répétitives qui se superposent. Ce procédé, peut-être utilisé inconsciemment par souci de rapidité d’écriture, nous amène presqu’à la modernité de la musique répétitive8, mais favorise surtout l’aspect ludique et sensoriel de la musique.

Danse devant l’Arche : principe des strates de cellules

Ce souci du texte présente un aspect presque liturgique, nous rapprochant de la dialectique de Bach, que Honegger se plaît à évoquer par l’intégration de grands chorals au cours de l’œuvre.9 Il est difficile de se faire une idée de l’influence religieuse dans la vie d’Honegger. Celui-ci est né au Havre en 1892, de parents protestants d’origine suisse, mais fut manifestement attiré par le catholicisme (il garde une forte expérience de son travail avec Paul Claudel). On notera que parmi les œuvres les plus populaires du compositeur figurent Le Roi David, Jeanne au bûcher et la Symphonie N°3, dite Symphonie liturgique, comme si la religiosité de sa musique savait nous parler au plus profond de notre être…

Marc Chagall, le Roi David

Malgré la nature secrète et parfois pessimiste d’Honegger, le feu intérieur, le souffle épique, la profonde humanité qui se dégagent de son œuvre sont autant de raisons de la redécouvrir avec humilité et plaisir. Profondément généreux et modeste, Honegger décrivait simplement la musique, comme « le fruit d’une émotion personnelle ressentie par celui qui écrit et qui la transmet à l’esprit et aux cœurs de ses auditeurs ». Comme s’il voulait se mettre en retrait, se faire le seul passeur. 10 Une vision qui n’est pas incompatible avec l’hymne finale porteuse d’espoir du Roi David :

Dieu te dit : Un jour viendra
où une fleur fleurira
de ta souche reverdie.

La Mort de David et sa fin régénératrice

Image d’illustration : Bas-relief de prisonniers philistins sur la façade sud du deuxième pylône du temple mortuaire de Ramsès III


Bibliographie

  • Meylan, Pierre : Honegger. L’âge d’homme, 1990
  • Ferey, Mathieu : CD Honegger Le Roi David. Naxos, 1997

Discographie

  • Arthur Honegger, Le Roi David
    Charles Dutoit, direction
    Warner Classics, 2005

Filmographie

  • Arthur Honegger (40 min)
    Documentaire de George Rouquier
    Les Documents Cinématographiques, Cinextension – 1955

Notes
  1. C’est le Père Gélineau qui s’inspire directement d’Honegger en utilisant sa mélodie pour la première antienne du psaume sur la fiche Z22. Il utilisera également la musique de la fin de l’oratorio Jeanne au bûcher dont il avouera avoir été marqué, pour la mise en musique de Pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime, refrain du Cantique de Saint-François DL265 et de Je vous donne un commandement nouveau, DL311-1, acclamation de l’évangile du Jeudi Saint. 
  2. ceux-ci étaient alors habitants de Vevey 
  3. Même si Honegger lui-même reniera cette version de l’œuvre, dont il déplorait avoir perdu l’aspect psychologique des personnages par le morcellement extrême suite au remaniement. 
  4. Honegger y voyait également là l’occasion de « toucher les deux publics : les techniciens et la foule. » But qu’il pensait avoir atteint « en entendant chanter les alléluias du Roi David par les paysans du Jorat », véritable révolution sociale en somme. 
  5. L’œuvre la plus célèbre d’Honegger est le mouvement symphonique Pacific 231, titre d’une locomotive à vapeur dont la pièce s’amuse à en retranscrire le voyage mécanique. 
  6. Une forme d’orientalisme musical hérité du XIXème siècle, dont on retrouve la patte de Berlioz ou de Massenet. Le petit Arthur était fasciné par les titres des partitions des airs d’opéra que sa mère jouait au piano… 
  7. Principe qui n’est pas sans rappeler le mode de fonctionnement de la pédale loop que l’on voit de plus en plus utilisée par des chanteurs de folk/rock en direct. Cette pédale permet d’enregistrer un extrait à la volée, puis de le faire jouer en boucle, tout ceci pendant que le chanteur continue de jouer ou de chanter, moyen simple et efficace de s’accompagner tout seul. 
  8. Honegger craignait l’avènement d’une musique « cybernétique » à la fin de sa vie 
  9. Honegger dit avoir entendu et été marqué par des exécutions de cantates de Bach au Havre à l’âge de 15 ans, dirigées par André Caplet. 
  10. Me rappelant cette réflexion de Véronique Margron écrivant récemment en ces moments compliqués : « Nos vies ne sont pas là pour être d’abord préservées mais pour être données, partagées. » 

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