mardi 28 avril 2020

Une affaire de filles !

❥ Le Gloria de Vivaldi

Antonio Vivaldi a écrit la plupart de ses œuvres liturgiques pour l’Ospedale della Pietá, une institution de Venise qui recueillait les enfants orphelins ou abandonnées. Vivaldi y formait les filles qui présentaient un certain talent musical et composait pour elles des œuvres vocales sacrées. Leurs exécutions lors de concerts publics, réputés dans tout le pays et même jusqu’à l’étranger dans le courant du XVIIIème siècle, permettaient de financer cet établissement. C’est ainsi que fut créé son célèbre Gloria en 1713…

Concert donné dans la salle des Filarmonici, Francesco Guardi (1712-1793)
Alte Pinakothek, Munich.

De nombreux témoignages de l’époque décrivent l’aura de mystère qui pouvait résulter de ces interprétations vocales et instrumentales par des jeunes femmes séparées pudiquement du public par des grilles ou des toiles. Charles de Brosses les montre en 1739, « chantant comme des anges », ajoutant « qu’il n’y a rien de si plaisant que de voir une jeune et jolie religieuse, en habit blanc, avec un bouquet de grenades sur l’oreille, conduire l’orchestre et battre la mesure avec toute la grâce et la précision imaginables… » Jean-Jacques Rousseau parle du « goût exquis des chants », de « la beauté des choix », et de « la précision de l’interprétation ». Il ajoute : « Ce qui m’a peiné, c’étaient ces maudits écrans qui laissaient seulement les sons s’échapper et qui me cachaient les beautés angéliques qui les produisaient… »

Le Pio Ospedale della Pietà visible sur une gravure de A. Portio et A. Dalla Via
Musée Correr, Venise

Les concerts de ces établissements attiraient un public énorme et l’argent provenant des dons des bienfaiteurs et mécènes, comme de la location des sièges, permirent à cet Ospedale d’engager les musiciens et les compositeurs parmi les plus prestigieux de toute l’Italie pendant près de deux siècles. Antonio Vivaldi fut engagé par l’Ospedale par intermitence entre 1703 et 1739. Entré à titre de maestro di violino, il obtint enfin en 1713 la fonction prestigieuse de maestro di coro et la permission de composer. C’est probablement à l’occasion de son intronisation que fut composé le Gloria (RV 589), devenu l’une des œuvres chorales les plus célèbres du répertoire.

Antonio Vivaldi. Caricature de Leone Ghezzi (1723), Roma, Biblioteca Vaticana.

Antonio Vivaldi est né à Venise en 1678. Son père barbier, également excellent violoniste, est sans doute le premier professeur du jeune Antonio qui devient rapidement violoniste virtuose. Il est ordonné prêtre en 1703 ; on l’appelle il prete rosso (le prêtre rouge) en raison de ses cheveux roux flamboyants. Souffrant d’asthme bronchique chronique, il invoque cette raison pour cesser de dire la messe à partir de 1706. D’un caractère orgueilleux et ambitieux, avare, son intégrité fut compromise par des insinuations quant aux relations qu’il entretenait avec la chanteuse Anna Giró et sa sœur. Il voyagea beaucoup, dans toute l’Italie, aux Pays-Bas, en Saxe et en France où il obtint beaucoup de succès. Versatile, il ne cessa de bouger et de changer d’activité, il devint même administrateur de théâtre pour faire jouer ses œuvres et placer sa protégée ! Il disparaît de Venise en 1740 et meurt à Vienne le 28 juillet 1741 où il est modestement enterré au cimetière de l’hôpital.

Vivaldi, Gloria. Nos 1-5. Concerto Italiano, dir. Rinaldo Alessandrini

Parmi les quelques 800 œuvres de Vivaldi, principalement instrumentales et opératiques, une cinquantaine sont à classer dans la musique sacrée, domaine dans lequel, avec les oratorios et les cantates, il put affirmer son art vocal. Sur les douze mouvements qui composent le Gloria, huit sont dévolus au chœur, tantôt jubilatoire, recueilli ou triomphal. On peut mieux comprendre le caractère théâtral de cette œuvre au regard du contexte de son exécution par des femmes dans le cadre de concert. Vient s’y ajouter le statut particulier de la République de Venise qui ne possédait pas de cour au sens traditionnel, où la musique pouvait y avoir un rôle public. Le Gloria fait succéder des mouvements courts et ludiques, dans un souci de perpétuel renouvellement, comme pour ne jamais ennuyer et sans cesse surprendre, à l’image du mouvement serpentin baroque :

Le premier mouvement ❧Gloria nous plonge tout de suite dans la joie et l’énergie, incarnées par la fanfare de l’orchestre dans la tonalité principale de l’œuvre – ré majeur – assénant les octaves de l’orchestre auxquelles répond le chœur tantôt forte ou piano.

Créant un contraste étonnant, suit le ❧Et in terra pax en mode mineur, beaucoup plus sombre et dramatique. C’est le mouvement le plus long de l’œuvre. Les nombreuses dissonances et modulations pourraient y symboliser la difficulté de trouver la paix dans le monde, sujet éminemment d’actualité…

Le ❧Laudamus Te est un duo dont les voix virtuoses virevoltent et se croisent, à la manière d’une sonate instrumentale. Le bref et pompeux ❧Gratias agimus introduit la fugue chorale vivace et sereine du ❧Propter magnam gloriam tuam.

Domine Deus. Les Cris de Paris, dir. Geoffroy Jourdain

Le ❧Domine Deus fait dialoguer le hautbois solo avec le soliste soprane, évoquant une promenade sur les canaux de Venise accompagné par une sérénade sur un rythme de sicilienne. Énergique et pointé à la française, c’est-à-dire d’un rythme saccadé, le chœur ❧Domine, fili unigenite semble introduire une nouvelle danse galante où les voix se répondent, parfois dans des accents décalés.

Domine fili unigenite, Domine Deus, Qui tollis peccata mundi
Concerto Italiano, dir. Rinaldo Alessandrini

Bouleversant et grave, le ❧Domine Deus est un petit tableau expressif mettant en scène la basse continue majestueuse et tranquille, le soliste mezzo angoissé et le chœur insufflant de brefs accents dramatiques, dans un dialogue morcelé et haletant.

Suivant le texte liturgique, le chœur suivant reste dans une tonalité grave sur ❧Qui tollis peccata mundi, avant d’implorer urgemment Dieu dans un suscipe sur un rythme suppliant. Le ❧Qui sedes poursuit l’urgence du propos dans un dialogue virtuose entre les cordes et le soliste alto.

Pour achever son œuvre, Vivaldi nous fait réentendre le motif du début, vif et joyeux, raccourci et savamment recomposé dans le ❧Quoniam tu solus sanctus. Le chœur finit alors tout en brillance dans la fugue triomphale du ❧Cum Sancto Spiritu, faisant converser les voix en un grand mouvement bouillonnant et ascendant que l’❧Amen vient clore avec la fanfare.1

Les partitions qui nous sont parvenues du Gloria, comme des autres œuvres de Vivaldi pour l’Ospedale, sont écrites pour chœur mixte, c’est-à-dire avec des tessitures graves de ténor et de basse. Probablement diffusées sous cette forme pour pouvoir être exécutées en d’autres endroits par des garçons (rappelons qu’il n’y pas beaucoup d’endroits à cette époque, où les femmes sont autorisées à chanter à l’église !), certains se sont récemment interrogés sur les modalités d’exécution de ces œuvres créées pour un chœur exclusivement féminin. Utilisant des arguments musicologiques et techniques, nous pouvons ainsi entendre des versions de ce Gloria avec voix de femmes uniquement, faisant chanter les parties de ténor par des femmes ou jeunes filles altos, ces parties écrites par les compositeurs vénitiens n’étant pas très graves. Les voix de basse sont chantées par les altos également, mais une octave au-dessus. Les versions d’Hervé Niquet et de Geoffroy Jourdain permettent sans doute d’entendre alors cette œuvre si célèbre, telle qu’elle fut entendue, cet après-midi de juillet 1713, avec toute la grâce et le mystère que pouvaient exprimer les timbres graves et troublants de ces jeunes filles invisibles.

Cum Sancto Spiritu. Le Concert Spirituel, dir. Hervé Niquet

Image d’illustration : Turner, Le Grand Canal, détail. (1835) Metropolitan Museum of Art.


Bibliographie

  • Jourdain, Geoffroy : Où sont les hommes ? Éditions Ambronay
  • Polgár, François : Vivaldi, Gloria. KTO TV
  • Sadie, Julie Anne (dir.) : Guide de la musique baroque. Fayard, 1995

Discographie

  • Vivaldi: Gloria – Magnificat
    Concerto Italiano, direction Rinaldo Alessandrini
    Naïve, 2007
  • Vivaldi : Gloria et Magnificat
    Le Concert Spirituel, direction Hervé Niquet
    Alpha, 2015
  • Vivaldi : Les Orphelines de Venise
    Les Cris de Paris, direction Geoffroy Jourdain
    Ambronay Editions, 2016

Notes
  1. La fugue est empruntée note pour note à celle du Gloria de Giovanni Maria Ruggieri, datée de 1708 et jouée à Venise pour un festival. Vivaldi a emprunté d’autres éléments de ce Gloria, comme certains d’un autre Gloria (RV 588) qu’il avait lui-même composé précédemment. L’importance des commandes à l’époque favorisait cette pratique de réemploi d’éléments d’œuvres précédentes, sorte d’auto-plagiat qui fait encore couler beaucoup d’encre. 

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