mardi 5 mai 2020

Comme un cerf altéré

Sicut cervus, Giovanni da Palestrina

Rome. Basilique Saint-Jean de Latran, 1584. C’est la veille de Pâques, la nuit est tombée, mais déjà le feu nouveau du Cierge pascal a allumé les lampes et le grand vaisseau scintille. Après les douze leçons en grec et en latin, la procession se met en marche vers le Baptistère octogonal à la lumière des flambeaux. Derrière le Cierge suit la foule des catéchumènes, puis le Pontife Grégoire XIII entouré des prêtres, des diacres et des sous-diacres. Sur le côté, les 24 chanteurs de la Cappella Giulia se préparent à entonner le dernier motet que le maître de chapelle a composé. Sur un geste de Giovanni, les voix des hommes s’élèvent seules sous la voûte étoilée : Sicut cervus

Choir of New College Oxford

Dès le milieu du IIe siècle, la vigile était au cœur de la célébration chrétienne de Pâques ainsi que le baptême qui lui était associé. C’était avant la bénédiction des fonts baptismaux et du baptême des catéchumènes qu’étaient chantés les versets 2 à 4 du Psaume 42 :

2
Sicut cervus desiderat ad fontes aquarum
Ita desiderat anima mea ad te Deus
Comme un cerf altéré cherche l’eau vive,
ainsi mon âme te cherche toi, mon Dieu.

3
Sitivit anima mea ad Deum fortem vivum
Quando veniam et apparebo ante faciem Dei ?
Mon âme a soif de Dieu, le Dieu vivant ;
quand pourrai-je m’avancer, paraître face à Dieu ?

4
Fuerunt mihi lacrymae meae panes die ac nocte,
dum dicitur mihi quotidie : ubi est Deus tuus ?
Je n’ai d’autre pain que mes larmes, le jour, la nuit,
moi qui chaque jour entends dire : « Où est-il ton Dieu ? »

Traduction AELF

La liturgie du Samedi Saint, sommet de l’aboutissement du carême, a souvent eu des accents lyriques, parfois mystiques. Le psaume illustre ici le symbole de la grâce intérieure figuré par l’eau : « De même que l’eau lave, rafraîchit, féconde la terre, ainsi la grâce du Saint-Esprit produit spirituellement tous ces effets dans l’âme. » (Bhx Cardinal Schuster). Le peuple attend sa renaissance, tel un cerf aspirant à la source d’eau, comme le conclut l’oraison suivant le psaume.

Psaume 41, Lettrine Q. Psautier de Saint-Alban, ~1130. © Hildesheim, St Godehard

Lorsque le poète calviniste Théodore de Bèze acheva la traduction des Psaumes commencée par Clément Marot et mis en musique par Loys Bourgeois en 1561, voici l’avertissement qu’il figura au pied du cantique, dont la fin peut sembler fort à propos au regard de notre actualité :

« Le Prophète empesché par ses ennemis d’estre en l’assemblée du peupel sainct, en fait une grande complainte, et proteste qu’il y est de cœur, encores qu’il soit absent de corps, declare ses calamitez, s’asseure et console soy-mesme en la bonté de Dieu. Pseaume pour ceux que les infideles empeschent de se trouver en l’Église. »

Si l’allusion est surprenante et anachronique, elle fait surtout référence – de la part de Théodore de Bèze – à la Réforme entamée dès le début du XVIe siècle par Luther. Le Concile de Trente qui veut y répondre, se clôture en 1563. Après la Contre-Réforme, suivront très vite les guerres de religion, notamment en France.

Clôture du concile de Trente le 4 décembre 1563, toile attribuée à Paolo Farinati.

Le Concile de Trente qui réforme profondément et durablement l’Église catholique sur le plan dogmatique et structurel s’exprime sur le plan musical par la voix de Saint Charles Borromée en 1562. Celui-ci réforme, « révise les statuts de la Chapelle pontificale [et prescrit] l’intelligibilité des paroles et une musique en rapport avec le texte ». Giovanni da Palestrina, compositeur emblématique de la Renaissance italienne, cristallise ces nouveaux préceptes, comme l’écoute de son célèbre Sicut cervus le montre :

◆ Le motet de Palestrina a une structure claire et est divisé en deux parties : la première pour le deuxième verset et la deuxième pour les troisième et quatrième verset.
◆ Au sein de ces parties, chaque section du texte est illustrée par un thème musical, qui est repris à chaque voix selon le principe de l’imitation (procédé selon lequel une phrase musicale est répétée à d’autres voix à peu près selon le même motif. Le canon est la forme la plus radicale de l’imitation).
◆ Chaque section se succède ainsi à l’autre de manière linéaire, permettant de suivre la totalité du texte et le comprendre. Ces épisodes sont clairement définis par un début et une conclusion.
◆ Les entrées des thèmes se font successivement aux quatre voix et Palestrina les ménage de manière posée et claire ; chaque mot est projeté et parfaitement distinct, « de telle façon que les mots puissent être à la fois entendus et compris »(Demande du pape Marcellus II aux chantres de la Chapelle Sixtine lors du Concile de Trente.)

Mais le génie de Palestrina s’exprime bien plus grâce à sa dialectique musicale qu’à son style, inscrit dans la longue évolution de la polyphonie. Si la formidable science de la conduite des voix de Palestrina, leurs entrelacs sans cesse revigorés, leurs imitations ludiques et l’harmonie variée qui en découle sont sans doute ce qui frappent et grisent d’abord nos oreilles d’aujourd’hui, ce sont la rhétorique et l’illustration sous-jacente qui en perpétuent l’appréciation :

◆ Toute l’écriture fluide de la musique reproduit et suggère la symbolique de l’eau : le motet est régulièrement parcouru de courtes phrases qui montent et descendent, motifs ondoyants, tout comme la clarté des voix suggère la limpidité de l’eau bénie.
◆ Chaque thème dérivant du texte est composé selon le principe de l’arc musical : la phrase commence doucement, puis s’amplifie jusqu’à son apex, avant de redescendre et de se conclure en général tranquillement par une cadence. Chaque voix déroulant ce principe de manière décalée et inattendue dans le temps, Palestrina donne cette incroyable impression de respiration ininterrompue – inspiration, expiration –, par là-même évocation de l’Esprit-Saint.
◆ Les arcs sont d’autant plus représentatifs que leurs sommets musicaux détaillent les éléments importants du texte : montée de la musique sur l’accent de ad fontes (la fontaine de l’eau vive), ita desiderat (ainsi [mon âme] te cherche), anima mea ad te Deus (mon âme [te cherche] toi, mon Dieu), etc.
◆ Les mouvements mélodiques et rythmiques suivent également le sens du psaume : la deuxième section de la première partie (Ita desiderat anima mea ad te Deus, ainsi mon âme te cherche toi, mon Dieu) s’anime intérieurement par un rythme à contretemps et une augmentation des retards (notes qui sont tenues avant de résoudre l’harmonie, créant une tension musicale liée à l’attente qui en résulte), suivant parfaitement l’étymologie du mot anima. Le début de la deuxième partie a des mouvements mélodiques ascendants sur : Mon âme a soif de Dieu, le Dieu vivant, mais par la suite, de grandes descentes expriment la tristesse sur : Je n’ai d’autre pain que mes larmes, le jour, la nuit.

Giovanni Pierluigi da Palestrina

Giovanni Pierluigi da Palestrina (~1525-1594), dont le nom provient de la ville où il naquit, fut célèbre et admiré en son temps : en 1592, 14 compositeurs lui rendent hommage en publiant une anthologie de psaumes qu’ils lui dédient. D’un fort caractère et comme beaucoup d’artistes de cette époque, sa vie est bien remplie et pourrait faire l’objet d’une saga littéraire. Vers 1580, avant de publier son Sicut cervus, Palestrina a perdu un frère et deux fils ainsi que son épouse lors des trois épidémies successives de la peste. Il a déjà connu 6 papes à qui il a su dédier des œuvres au moment opportun, en bon businessman qu’il est. Il rentre presque dans les ordres, mais décide de se remarier avec la riche veuve d’un marchand de peaux dont il récupère le commerce. Il est pratiquement resté toute sa vie uniquement à Rome et laisse une œuvre énorme à sa mort : près de 100 messes, 375 motets, 68 offertoires, 65 hymnes, 35 magnificats, 140 madrigaux…

À partir du XIXe siècle, Palestrina suscitera quelques fantasmes, comme celui du héros national pour Verdi, du père de l’Art musical comme Bach, pour Gounod, ou encore personnage principal fantasque et incompris d’un opéra de Pfitzner… Dans la dédicace à Francesco Rossello de son Premier Livre de motets, Palestrina affirmait avoir la volonté de « laisser à l’humanité entière le témoignage de ce qu’il doit au meilleur des maîtres ». 400 ans après, décrit par Victor Hugo comme « Le Père de l’harmonie », Palestrina continue d’inspirer les compositeurs contemporains, image parfaite que l’équilibre délicat de sa musique a forgée.

Les Saintes femmes au tombeau du Christ, Annibale Carracci, 1597

Saisissons la beauté du Sicut cervus, la dilection qu’il suggère et ce qu’il nous donne à méditer, comme nous devons prendre garde, selon Schuster, à ne pas laisser échapper les grâces de Jésus avec lesquelles il vient si souvent à nous, tout obnubilés que nous sommes dans l’attente de la rédemption…


Image d’illustration : La remise des clefs à Saint-Pierre, Le Pérugin. Chapelle Sixtine, Le Vatican.


Bibliographie

  • Bianchi, Lino : Giovanni Pierluigi da Palestrina. Fayard, 1994
  • Honegger, Marc : G.P. Palestrina, Dictionnaire de la musique. Bordas, 1979
  • Meyraud, Marc : Les grands thèmes de la musique liturgique pour orgue, Le Temps pascal. Le Solitaire, 2012
  • Dom Guéranger, l’Année liturgique
  • Cardinal Schuster, Liber Sacramentorum

Discographie

  • Like as the hart. Novum, 2017
    Choir of New College Oxford
    Robert Quinney, Direction
  • Palestrina. Coro 2011-2018
    8 volumes
    The Sixteen

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