jeudi 7 mai 2020

Une lumière dans l’espace

Lux Aeterna de György Ligeti

Pièce micropolyphonique à seize voix, dans laquelle les différentes voix de canons très complexes sont conduites diatoniquement. » Cette présentation du Lux aeterna pour 16 voix solistes à cappella par le compositeur lui-même, György Ligeti, ne plaide pas vraiment pour la popularité et l’accès de la musique contemporaine ! Et pourtant, bien peu d’œuvres de cette nature peuvent se vanter d’avoir été entendues par des dizaines de millions de personnes dans le monde entier, après que Stanley Kubrick a choisi de l’intégrer dans son film 2001 L’odyssée de l’espace

2001 l’Odyssée de l’Espace (1968). Découverte du monolithe sur la surface lunaire

Ce n’est probablement pas par hasard si Kubrick choisit la musique de Ligeti1 pour illustrer son film de science-fiction qui, 40 ans plus tard reste un objet métaphysique aussi énigmatique que le monolithe dont la présence rythme le récit. La musique de Ligeti ne nous laisse ni indifférent, ni insouciant.

Voici que, confrontés à l’imminence du déconfinement, nous regardons en arrière vers ces deux mois d’introspection. Deux mois où nous avons voyagé brièvement autour de la musique sacrée, partant de la Passion, dans des styles et des époques variées. Il me semble que l’œuvre de Ligeti, tout autant que sa personnalité, effectuent une sorte de synthèse des musiques précédemment évoquées. C’est un homme qui est témoin et inscrit dans le XXe siècle dont nous sommes sortis, un homme que l’on pourrait définir en reprenant ce qu’il disait au cours d’un entretien :

Mon enthousiasme m’a toujours porté vers de nombreux domaines différents de la connaissance.

György Ligeti (1923-2006)

György Ligeti est un compositeur hongrois né en 1923. De tous les compositeurs de sa génération, comme Pierre Boulez, Karlheinz Stockhausen ou Luciano Berio, Ligeti est probablement celui dont la musique est aujourd’hui la plus accessible et la plus populaire, en partie grâce à sa force d’évocation.

En lisant la biographie de Ligeti, une image s’impose : celle d’un survivant de l’histoire. D’origine juive, sa famille subit un antisémitisme croissant dès 1940 sous la montée du nazisme. Alors que György est envoyé au travail forcé, son père, sa mère et son frère sont déportés à Auschwitz, dont seule sa mère réchappera. Lors d’une bataille de chars, György arrive à se cacher trois jours dans une forêt et se retrouve en URSS. La guerre finie, il revient en Hongrie et devient professeur de musique à Budapest, mais le rideau de fer est tombé. Artiste devant sans cesse jongler avec la censure Stalinienne, il décide de fuir de la Hongrie dans des circonstances dignes d’un roman d’espionnage, suite à la révolution de 1956. Il arrive en Autriche sans rien connaître de l’École de Vienne. Rapidement adopté par les musiciens importants de l’époque, il doit cependant repartir de zéro dans une extrême pauvreté. Abhorrant les courants et les systèmes, il ne cessera de surprendre et de naviguer parmi les nombreux mouvements musicaux de la fin du XXe siècle, connaissant deux périodes abondamment créatrices. La maladie et la douleur l’assailliront pendant les dernières années de sa vie. György Kurtág, visitant son ami de toujours, le trouvera comme transfiguré, autre. Il s’éteint peu après à Vienne en 2006.

Hieronymus Bosch, Le jardin des délices, détail de l’Enfer. Musée du Prado

Dès les années 50, Ligeti a travaillé à plusieurs reprises sur le projet d’un Requiem, fasciné par le Dies Irae, et l’image terrifiante du jugement dernier qu’il véhicule. (Il fut notamment frappé par les tableaux de Jérôme Bosch et de Pieter Brueghel l’Ancien durant une visite du Prado en 1961) C’est ainsi que l’on associe volontiers ce Lux Aeterna – communion de la Messe des morts – à son Requiem qu’il avait achevé une année plus tôt en 1965. (Il n’avait alors pas intégré ce texte dans sa messe des morts). Mais si le Requiem est une œuvre sombre et contrastée, offrant une vision hallucinée et craintive de la mort, le Lux Aeterna en est le pendant lumineux, épisode extatique du repos éternel.

Le Lux Aeterna utilise le texte de la Messe des morts :

Lux æterna luceat eis, Domine :
Cum sanctis tuis in æternum, quia pius es.
Que la lumière éternelle brille pour eux, Seigneur,
Avec tes saints pour l’éternité, parce que tu es miséricordieux.

Requiem æternam dona eis, Domine,
Et lux perpetua luceat eis.
Donne-leur le repos éternel, Seigneur,
Et que la lumière sans fin brille pour eux

Ligeti n’a pas, selon ses dires, composé une pièce religieuse ; il ne véhicule pas de message spirituel. De plus, il a une aversion pour tout ce qui est programmatique et illustratif. Cela étant dit, il travaille beaucoup avec des images et des métaphores, est très influencé par des peintres, des graveurs ou des écrivains. Son imaginaire est foisonnant. Malgré un aspect fantasque et provocateur, c’est un compositeur qui assume la poésie dans son œuvre, au contraire de la plupart des musiciens avant-gardistes de son époque. Ce qui ne retire pas à la pièce des qualités de profondeur, de puissance évocatrice et de réflexion.

M.C. Escher, Surface ridée (1950)

Réflexion sur la lumière, puisque c’est bien ici le thème principal. Le texte, connu, n’est pratiquement pas reconnaissable – à part le premier Lux – même si la pièce se découpe à peu près selon sa scansion. Revenons à la définition technique de la pièce par Ligeti, pour comprendre le mécanisme de cette musique si étonnante et désamorcer son apparente inaccessibilité :

◆ « Pièce micropolyphonique » : la micropolyphonie est inventée par Ligeti dans les années 50 : c’est la superposition très dense de lignes, de rythmes et de timbres pour créer un effet général de treillis sonore, dont la structure est impénétrable, cachée dans un monde microscopique. (comme dans un monde aquatique, sous-marin, précisera-t-il.)
◆ « à seize voix »: Le Requiem mettait en place 2 chœurs mixtes aux prises à un orchestre. Ici, le Lux Aeterna est beaucoup plus intimiste et condensé : il est écrit pour 16 voix mixtes à cappella (4 sopranes, 4 altos, 4 ténors et 4 basses) et dure moins de dix minutes.
◆ « les différentes voix de canon très complexes… » : nous avons déjà parlé du principe de canon, consistant en la répétition d’une même phrase à des voix différentes décalées dans le temps (comme dans frère jacques). Ce principe va de pair avec la micropolyphonie : c’est le fait de décaler les phrases à chaque voix – phrase qui sont très claires prises à part – qui permet de générer cet effet de fluidité et de vibration sonore. L’agencement des canons par Ligeti est très complexe et son souci du détail le remet sans cesse à la table.
◆ « …sont conduites diatoniquement. » La gamme diatonique en musique est le fondement de la musique occidentale : c’est la gamme de do, par exemple, en jouant toutes les notes blanches d’un piano. C’est à dire que Ligeti continue d’utiliser les bases de la musique occidentale – du moins à cette époque. Son écriture reste classique : il n’utilise jamais de graphiques compliqués pour représenter sa musique, comme d’autres compositeurs commencent à le faire à cette époque. Il explore dans le cadre de la musique classique occidentale. Les notes que chantent les solistes sont les mêmes que celles qui peuvent être jouées sur un piano.

Partition du Lux Aeterna, début : « De loin », « Toutes les entrées très doucement »…

Maintenant que nous comprenons à peu près comment la pièce est écrite, qu’entendons-nous ?

◆ Nous ne savons pas trop ! En effet, la superposition des canons est diffuse et brouillée : c’est un matériau à la fois clair dans la conduite individuelle des voix, mais de leur fusion résulte une confusion organisée en quelque sorte, dont nous n’arrivons pas à distinguer la structure. Il y a un effet d’illusion acoustique, de labyrinthe sonore, qui est cher à Ligeti. (illusion et labyrinthe : références à Piranese ainsi que d’autres figures que Ligeti convoque plus loin…)
◆ L’une des conséquences de la micropolyphonie et de la superposition des canons est la formation de clusters sonores (et non épidémiques, même si l’on parle également de principe de contamination au sujet des micro changements…) qui consistent en des accords de notes conjointes, favorisant l’impression de nuages diffus de notes.
◆ Illusion qui continue avec le déroulement de la musique dans le temps : même si la pièce débute et se termine doucement avec quelques voix, il ne semble pas y avoir un début et une fin. On a l’impression d’une musique statique, mais en perpétuel changement et c’est là l’une des recherches principales de Ligeti. La mesure n’existe plus, il n’y a pas de pulsation. Nous sommes plongés dans une nappe sonore qui se meut très lentement, en constante métamorphose.
◆ Par moments, Ligeti augmente les intervalles, des voix rentrent de manière abrupte, la matière passe de liquide à coupante. Ligeti dans son travail sur la matière sonore explique qu’il voit deux possibilités de transformer des sonorités complexes : en opérant des transformations graduelles et faisant des coupures. Ces deux procédés rythment le Lux Aeterna en le découpant en zones, que nous découvrons au fur et à mesure, comme si elles émergeaient avant de retourner dans le brouillard.

Giovanni Battista Piranesi, Prisons imaginaires, planche VII. Le Pont-levis

❧ Écouter le Lux Aeterna de György Ligeti

Musique non descriptive mais évocatrice, comme les titres d’autres pièces célèbres de Ligeti : Apparitions, Atmosphères, Lontano, Aventures… Les procédés de transformation graduelle et de coupure se réfèrent bien à la lumière : l’évocation de son spectre, sa réflection, sa diffraction, son aspect ondulatoire et corpusculaire, une lumière glissante et mouvante qui fut toujours là et le sera éternellement. Lumière que Ligeti associe ici au métal : « […] cela donne, en se transformant, une sonorité métallique issue de la gamme acoustique, mais un peu brouillée. » Une lumière réfléchissante et métallique, telle des miroirs, comme ceux de Borges et d’Escher (K. Beffa), deux inspirations majeures chez Ligeti. S’il a toujours été fasciné par la science et fut un homme de grande culture – il lisait tout ce qu’il lui passait entre les mains – Ligeti ne se définissait pas comme un intellectuel :

Je ne suis pas un philosophe. Je suis quelqu’un [qui a] les pieds sur terre.

Se sentant toujours libre, Ligeti a toujours cherché et exploré, laissant une œuvre passionnante, qui se laisse éternellement redécouvrir. Sa musique ne vient pas de nulle part, mais d’une grande connaissance de la polyphonie (il a étudié et enseigné le contrepoint vocal avec Palestrina, Josquin des Prez…) et de la voix (comme Bartók et Kodály, il est parti sur les routes retranscrire les mélodies folkloriques hongroises et roumaines à la main et a arrangé plus d’une centaine d’airs traditionnels). Il a assimilé toute la musique ancienne depuis le moyen-âge, comme celle de ses contemporains. Prenons le temps de l’écouter, comme nous nous retournons vers le passé avant d’en tirer les leçons et les bénéfices, pour avancer dans la lumière.


Image d’illustration : Paul Klee, Ancient Sounds, 1925


Bibliographie

  • Honegger, Marc. Dictionnaire des œuvres de l’art vocal. Bordas, 1992
  • Beffa, Karol. György Ligeti. Fayard, 2016
  • Kurtág, György. Entretiens, textes, dessins. Contrechamps, 2009
  • Mandelbrot, Benoît. Les objets fractals. Flammarion, 1975

Archives INA

  • György Ligeti autoportrait, prod. Michèle Reverdy (1983)
  • Musique matin, prod. Marc Voinchet (1989)
  • Le Matin des musiciens/ Ligeti avant Ligeti, prod. Marc Texier (1991)
  • Autoprtrait-György Ligeti, prod. Jean-Christophe Marty (1993)
  • Les Imaginaires, prod. Jean-Michel Damian (1994)

Discographie

  • György Ligeti : Lux aeterna
    Harmonia Mundi, 2011
    Cappella Amsterdam, dir. Daniel Reuss
  • György Ligeti Edition (7 vol.)
    Sony Classical
  • The Ligeti Project (5 vol.)
    Warner Classics International, 2011

Notes
  1. Kubrick utilise pas moins de 4 extraits de pièces de Ligeti dans 2001 : Atmosphères, le Kyrie du Requiem, Lux Aeterna et Aventures. Ayant fait ces choix sans autorisation et sans s’acquitter des droits d’auteur, il sera en procès avec Ligeti, mais réutilisera sa musique dans Shining et dans son dernier film, Eyes Wide Shut. 

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