samedi 9 mai 2020

Vers qui dois-je me tourner ?

Deutsche Messe, D. 872 de Franz Schubert

Tous les ans depuis 1978, la Radio Suisse Allemande organise la Schubertiade dans une ville de la Suisse Romande, en hommage aux soirées musicales éponymes organisées du vivant de Schubert pour y jouer sa musique. L’un des évènements de la Schubertiade est invariablement l’interprétation, par des centaines voire des milliers de choristes amateurs, de la Messe allemande, composée en 1827. Mais d’où vient la popularité de cette messe romantique, dont le texte poétique allemand n’est pas tout à fait catholique ?

Schubert au piano lors d’une Schubertiade. Julius Schmid (1897)

Schubert avait déjà composé certaines pièces religieuses sur des versifications allemandes avant que Johann Philipp Neumann ne lui commande en 1826 la musique de cette Messe allemande, dont il avait écrit les paroles. Originaire d’une région dont les pratiques religieuses libérales étaient ironiquement traitées de catholiques-bohèmes au lieu de catholiques-romaines, Neumann soutenait le Joséphinisme,1 qui promouvait une liturgie directement accessible au peuple, presque 150 ans avant Vatican II… On ne sait pas si Schubert était particulièrement proche de ces considérations somme toutes politiques. L’un de ses amis a rapporté qu’ « il croyait fermement en Dieu et en l’immortalité de l’âme », lui-même racontait vouloir être dans un état de « recueillement sincère et vrai » lorsqu’il composait de la musique sacrée. (Il a composé une trentaine d’œuvres religieuses).

Schubert en 1827

Quoi qu’il en soit, à la suite de la composition de cette messe, le Consistoire épiscopal accepta le texte, mais refusa qu’il soit chanté dans les églises, à la grande déception de Schubert.2 Cela n’empêcha pas l’œuvre d’acquérir une très grande popularité en Allemagne lorsque l’interdiction liturgique fut levée en 1846. La musique de Schubert illustre parfaitement le caractère du texte parfois naïf, centré sur un Dieu paternaliste et consolateur et une création glorifiée, tout entière tournée vers Lui.

N°3 Évangile & Credo

C’est surtout la simplicité et la facilité d’exécution de l’œuvre qui ont contribué à sa diffusion et à son succès. En effet, Neumann était professeur à l’Institut polytechnique de Vienne et l’on suppose qu’il a commandé la messe pour qu’elle soit exécutée par ses étudiants en guise d’action de grâce à la fin de leurs études. Schubert a donc composé une œuvre pouvant être facilement apprise et chantée par des amateurs, grâce à certains procédés que l’on retrouve tout au long des huit numéros qui composent cette messe :

◆ Il n’y a pas de développement de la musique au sein des pièces, Schubert utilise un système de couplets musicaux qui se répètent en déroulant le texte.
◆ On retient facilement les phrases mélodiques. Il y en peu par section, et Schubert les répète souvent deux fois.
◆ L’écriture des voix est homophonique : toutes les voix chantent les syllabes au même moment, c’est une écriture verticale.
L’harmonie est simple, il y a peu de modulations et celles-ci sont claires et répétitives.
◆ Les épisodes instrumentaux reprennent les phrases vocales, soit en guise de respiration, soit pour conclure les pièces.
◆ Schubert utilise des contrastes de nuances très simple : grands crescendos, alternances piano / forte, les phrases mélodiques sont construites tels de grands arcs montants et descendants.

Comme dans toute sa musique, Schubert ici touche l’âme sans détours, dans ses sentiments les plus profonds et les plus vrais. Il y exprime une certaine humilité de l’homme face à Dieu et à la Création, tout autant qu’une dignité égale, mais qui laisse, dans certaines de ses œuvres, entrevoir une certaine angoisse, une recherche de la vérité, un questionnement toujours vif. Un certain « regard porté sur l’adolescence » (Christian Sulzer) par Schubert qui meurt l’année suivante à 31 ans.

N°1 Zum Eingang (Chant d’entrée)

1827 est une année faste pour Schubert. De nombreuses œuvres sont publiées, source de revenus. Il est invité par des amis à séjourner trois semaines à l’écart, dans le bonheur d’un foyer musical et familial, moment dont il se souviendra comme l’un des plus beaux de sa vie. Cette année est jalonnée de belles œuvres, comme ses dernières danses pour piano, le Nachthelle (Clarté nocturne) et le Nachtgesang im Walde (Chant nocturne dans la forêt) pour chœur d’hommes et surtout le cycle de lieder Winterreise (Le Voyage d’Hiver) qu’il achève à la fin de l’année.

Franz Schubert, Winterreise, N°21 Das Wirtshaus

Il y a d’ailleurs quelques similitudes entre le ❧Sanctus de la messe et le N°21 du Voyage d’Hiver. De même, on retrouve l’accompagnement du Nachgesang im Walde par des cors dans la Messe allemande, que Schubert fait ici accompagner par deux hautbois, deux clarinettes, deux bassons, deux cors, trois trombones, deux trompettes, une contrebasse et des timbales. Cette orchestration champêtre évoque l’image d’une nature foisonnante, véritable décor que l’on retrouve dans le Freischütz de Weber ou chez Rossini, qui a énormément de succès à ce moment à Vienne.

Nachtgesang im Walde D. 913 pour chœur d’hommes et 4 cors

Mais en comparant le Nachtgesang im Walde avec la Messe, on se rend compte que Schubert a véritablement exprimé deux idées différentes, qu’il y a dans la Messe allemande une véritable expression du bonheur humain de vivre sur terre, une simplicité touchante, une grandeur presque métaphysique que les timbales rehaussent de quelques accents dramatiques, comme dans le ❧Sanctus, véritable microscosme émotionnel en une page. Certains passages à trois temps évoquent des danses paysannes (❧N° 3, Évangile et Credo, ❧N° 7, Agnus), d’autres très lents et délicats rappellent la religiosité dont était empreinte d’une certaine manière les chœurs de prêtres de la Flûte Enchantée (❧N°6, Après la consécration). On est surpris par le parti pris du ❧Sanctus, lent et pianissimo qui s’enfle brièvement en une explosion de gloire avant de disparaître dans une brume crépusculaire !

Petits Chanteurs de Sainte-Croix de Neuilly, Dir. François Polgár
(version française)

Il est impensable d’imaginer que cette Messe allemande aux accents joyeux et populaires ait été composée pratiquement conjointement avec le Voyage d’Hiver, sommet de l’art mélodique mais si sombre et désabusé ! Schubert savait probablement qu’il mourrait jeune, dès lors qu’il se savait atteint de syphillis. Sa musique navigue sans cesse de la joie à la douleur et c’est probablement la raison de ce balancier harmonique continuel entre le mode majeur et le mode mineur qui le caractérise tant. Pour l’heure, chantons la sortie (imminente !) dans l’allégresse :

Seigneur, tu as entendu ma supplication,
Mon coeur bat, plein de bonheur ;
Où que j’aille sur terre, où que me mène la vie,
La joie du ciel maintenant me suit.
Là-bas aussi tu es près de moi,
Partout et toujours,
Tout endroit devient ton temple,
Là où un cœur pieux se consacre à toi.
Bénis-moi, Seigneur, bénis les miens!
Bénis notre chemin de vie !
Que tous nos actes, tous nos gestes
Soient de pieux hymnes de louange.

Johann Philipp Neumann, Deutsche Messe, N°8 Chant de sortie
RIAS Kammerchoir. Dir. Marcus Creed

Franz Schubert naît en 1797 dans la banlieue de Vienne. Enfant il montre des dons de chanteur et est admis dans le chœur de la chapelle impériale de Vienne, où il apprend la musique, notamment avec Salieri, alors directeur de la musique à la cour de Vienne. S’il commence déjà à composer et à fréquenter les artistes viennois, il devient instituteur comme son père, métier qu’il exerce deux ans avant de revenir vers la musique. Il est rapidement célèbre pour ses lieder mais compose également de la musique pour piano, de la musique de chambre, des symphonies et des opéras qui n’auront pas le succès escompté. Ayant probablement contracté la syphillis en 1823, il meurt à 31 ans de la fièvre typhoïde.


Image d’illustration : Caspar David Friedrich, Berglandschaft (1810)


Discographie

  • Messes n°1-6, Deutsche Messe (5 CD)
    RIAS Chamber Chorus
    Direction : Marcus Creed
    Berlin Radio Symphony Orchestra
    CapriccioNR, 2010
  • Chants sacrés. Messe allemande, Marienlieder
    (messe allemande traduction française)
    Les Petits chanteurs de Sainte-Croix de Neuilly
    Membres de l’Orchestre philharmonique de Montpellier
    François Polgár, direction
    CD Adès 1997 N°206452

Notes
  1. Le Joséphinisme décrit les mesures mises en place par l’empereur Joseph II pour rationaliser la religion, cherchant à placer sous la tutelle de l’État toute l’administration religieuse de l’Église catholique romaine. En cela, il s’oppose fortement à l’influence de la Curie, dans le but de créer une église d’État nationale, rationaliste et libérée de toutes les lourdeurs et les contraintes du rite. 
  2. Il prenait plaisir à chanter lui-même les œuvres religieuses qu’il venait de composer, accompagné par son frère à l’orgue, notamment dans l’église paroissiale de Lichental, son lieu de naissance. 

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