samedi 16 mai 2020

Le Fils de Dieu m’a donné la liberté

Quatre Psaumes, Op. 74 d’Edvard Grieg

Les Quatre Psaumes (Fire Salmer) sont la dernière œuvre du compositeur norvégien emblématique de Peer Gynt, Edvard Grieg. Adepte d’un « romantisme nationaliste », Grieg utilise encore ici le matériau folklorique de son pays dans cette œuvre ultime pour chœur mixte a cappella et baryton solo. Grieg tire une puissance émotionnelle rare de mélodies populaires, associées ici à des textes religieux. Peu connues, ces pièces témoignent d’une authenticité et d’une originalité remarquable à l’égard d’un compositeur que notre siècle a rapidement confiné dans un tiroir de l’histoire de la musique.

Dès la fin de sa vie, la musique et la personnalité d’Edvard Grieg étaient l’objet de considérations contradictoires, dont il fut conscient et qui l’affectèrent, jugements qui perdurent encore aujourd’hui. Tandis que sa popularité grandissait dans le grand public – et plus spécialement auprès des jeunes filles en fleur occupées à jouer au piano ses nombreuses mélodies aux harmonies vibrantes – de plus en plus de critiques étaient formulées par les musiciens de son époque, concernant la qualité de son écriture et ses capacités à produire de la « grande forme ». Qu’en est-il vraiment de ce compositeur ?

Edvard Grieg naît à 1843 à Bergen en Norvège. Sa mère, professeur de piano, fait découvrir la musique au jeune Edvard qui compose dès 11 ans. Relation de famille, Ole Bull, célèbre violoniste norvégien de l’époque, l’entend et convainc ses parents d’envoyer Edvard étudier la musique à Leipzig. Se destinant à une carrière de pianiste, Edvard part à Copenhague où il rencontre le jeune Rikard Nordaak, compositeur de l’hymne national norvégien et grand défenseur de la culture et du folklore du pays. Celui-ci devient un ami intime et le rallie à sa cause. Après la mort prématurée de Nordaak à 24 ans, Grieg part à Oslo en 1867 où il fonde l’académie norvégienne de musique et fait entendre ses œuvres s’inspirant de mélodies traditionnelles, devenant un des acteurs principaux du « romantisme nationaliste » alors grandissant dans le pays. Son Concerto pour piano et orchestre en la mineur ainsi que la musique de Peer Gynt le rendent célèbre dans tout le pays. Il continue d’écrire, principalement pour le piano et pour l’orchestre, tout en faisant connaître sa musique dans le monde entier en tant que pianiste et chef d’orchestre. Il meurt dans sa ville natale en 1907.

Le parcours de Grieg s’inscrit dans le contexte difficile et contradictoire de la Norvège à la fin du XIXe siècle. Politiquement, le pays repasse d’une domination danoise à suédoise en 1814 1 et musicalement, c’est en Allemagne que les musiciens se forment auprès des derniers représentants d’un romantisme Schumannien ; le pays ne s’ouvre pas à l’ébullition artistique européenne de cette fin de siècle. Illustrant cet état de fait, les Quatre Psaumes semblent réaliser la synthèse de la musique de Grieg : ni tout à fait musique simpliste, facile ou arrangée, mais pas encore moderne ni vraiment précurseur de l’impressionnisme français naissant dont on les rapproche souvent.

Grieg avec son chien dans la montagne

En 1878, Grieg avait commencé un Album pour voix d’hommes, arrangements de chants populaires pour chœur d’hommes a cappella, alternant pièces pittoresques dansantes et mélodies plus mélancoliques. Le chant était alors déjà une composante essentielle de la société scandinave, largement utilisé à des fins éducatives. (Cette tradition est toujours vivante aujourd’hui avec l’existence de nombreux chœurs amateurs et professionnels de grande qualité, ainsi qu’une pratique chorale toujours vivace). De plus, dès 1840, l’organiste et compositeur Ludvig Mathias Lindeman collecta les chants folkloriques dans tout le pays et publia entre autres Ældre og nyere norske Fjeldmelodier en 12 volumes, répertoriant plus de 500 mélodies vieilles et nouvelles issues des montagnes de Norvège. Grieg puisera abondamment dans cet ouvrage pour ses nombreuses pièces s’inspirant du folklore norvégien.2

En 1906, alors que sa santé le cloue dans sa maison qu’il appelle son refuge de trolls, il se remet à l’ouvrage et choisit de mettre en musique pour chœur mixte et voix de baryton solo, quatre chants traditionnels sur des poésies religieuses de l’ère baroque, association dont il disait être attiré par la beauté inhabituelle. Pensant dans sa jeunesse à l’idée de rentrer dans les ordres, Grieg s’était détourné de la religion. Même s’il évoque dans ses dernières lettres ses conceptions et convictions religieuses, il prétend choisir ces mélodies surtout pour leur intérêt musical. Voici ces quatre pièces où l’expression vocale touche directement le cœur de l’auditeur et où la sensation de mélodies lointaines se mêle au ravissement d’une harmonie délicate :

1. Combien belle est Ta face

(Évêque Hans Adolf Brorson, XVIIe siècle)
Les harmonies archaïques accentuent le caractère ancien et intemporel. La pièce est constituée de trois strophes musicales identiques, puis d’une conclusion qui accélère et monte puissamment avant de finir par une coda lumineuse.

1. Combien belle est Ta face

2. Le fils de Dieu m’a donné la liberté

(Évêque Hans Adolf Brorson, XVIIe siècle)
Dans cette pièce de caractère enlevé et joyeux, la mélodie navigue à l’intérieur des voix chorales. Dans une partie centrale, le soliste est accompagné par les voix d’homme. La partition présente alors la particularité étonnante de superposer la mélodie et l’accompagnement à la fois dans les tonalités majeures et mineures. Enfin, la totalité du chœur reprend le thème du début, avant de conclure en acclamant : « Libre ! Libre ! Jésus m’a rendu libre ! »

2. Le fils de Dieu m’a donné la liberté

3. Jésus Christ est monté au ciel

(Hans Thommison, XVIe siècle)
La pièce fait alterner le soliste exposant seul les phrases musicales du texte, et le chœur qui les énonce en lui répondant à l’aide d’harmonisations riches et pleines de surprises. Le caractère folklorique s’y exprime pleinement par l’ornementation et l’articulation du texte.

4. Au ciel

(Laurentius Laurentii, XVIe-XVIIe siècle)
La voix soliste semble flotter au-dessus du chœur qui l’accompagne et le soutient en arrière-plan. Le caractère Schumannien s’illustre dans l’alternance de tension (accents pleins et puissants suspensifs) et de détente (résolutions calmes) – qui mène finalement à une douce sérénité pianissimo. Grieg a probablement déplacé cette pièce à la fin du cycle, signe de la paix ultime qu’il pressentait arriver comme il le décrivit dans son journal.

4. Au ciel

À chaque audition, il est toujours miraculeux de ressentir avec autant de force l’effet puissant de cette musique. Cette intangible impression d’ancienneté et d’évidence peut faire l’objet d’analyses, mais il reste chez Grieg ce caractère « authentiquement ressenti »3 et profondément mystérieux qui rend sa musique si importante. C’est surtout la forme vocale a cappella de ces hymnes qui en fait ressortir toute l’humanité et la densité, vocalité brute qui ramène directement à notre condition d’homme et nous fait ressentir la musique au centre de notre histoire. « La liberté, c’est la lutte pour la liberté » inscrit-il en 1905 dans son journal. 4Le fils de Dieu m’a donné la liberté répond en écho au combat de nos vies, entre ciel et terre. Il faut profiter de ces instants de musique où, lorsqu’ils se mettent à chanter, « les plis et replis du souci s’effacent d’un seul coup » (Jankélévitch).

Le folklore chez Grieg

On peut discuter de la véracité et de la réalité nationale du folklore que Grieg utilise tout au long de son œuvre et qui contribua en partie à son succès. Il n’en reste pas moins qu’il utilise dans les Quatre Psaumes des éléments bien définis qui lui donne une unité et une force indéniable (en dehors du caractère éminemment traditionnel des mélodies) :

❧ Dans la forme même des pièces : à part la 2ème pièce qui a une structure centrale en miroir, elles sont organisées en strophes rigoureusement identiques, rendues différentes par les nuances des interprètes suivant le texte. Grieg appose souvent une petite introduction et/où une conclusion à ces couplets. Le motif de répétition/variation est souvent utilisée par Grieg.
❧ Le rythme a une grande importance dans la musique de Grieg. Il utilise volontiers des rythmes pointés, des syncopes ou des rythmes ternaires, se rapprochant des danses paysannes. Ces rythmes sont présents dans les quatre pièces, à l’exception de la troisième (on peut imaginer dans la deuxième des danseurs faire deux pas en avant, deux en arrière, que la basse illustre dans sa course)
❧ L’utilisation de pédale (note tenue dans la partie basse) qui figure les anciens bourdons (cf. Note 2 sur le violon Hardangen). Aux origines de la musique, les mélodies se chantaient sur des pédales tenues que l’on appelle bourdon, notes qui pouvaient être chantées ou jouées par des instruments comme la vielle. On peut l’entendre dans la première pièce et à la fin de la deuxième.
❧ Les intervalles primaires de quintes et de quartes à vides. Ce sont ces intervalles qui sonnent moyen-âge et que Grieg utilise surtout dans la première pièce.

L’harmonie chez Grieg

C’est une des particularités que tous les musiciens et musicologues citent à propos de Grieg et qui semble être pour certains le seul élément particulier de son œuvre, érigé comme l’annonciation du modernisme en France et en Europe5 : son harmonie (dans le sens harmonisation, c’est-à-dire les successions d’accords) si originale.

L’harmonie particulière de Grieg semble être inextricablement liée à son sens du folklore et probablement à des réminiscences lointaines : « Le royaume de l’harmonie a toujours été le monde de mes rêves et les rapports entre mon sens de l’harmonie et la musique populaire norvégienne a toujours été une énigme pour moi. ». Ce qui montre qu’il s’agit bien d’une harmonie intérieure et en aucun cas fabriquée ou superficielle.

Ce qui ressort des Quatre Psaumes est ce mélange d’enchaînements archaïques et raffinés à la fois, cet entre-deux si ténu et délicat qui fait le charme de sa musique : « La vie est comme la musique populaire, parfois on ne sait plus si l’on est en majeur ou en mineur. » La partition de la deuxième pièce et sa superposition polytonale en est assez caractéristique : Grieg semble vouloir asseoir cette particularité de la musique folklorique en l’écrivant sur le papier à la fin de sa vie, alors qu’il ne s’agit que de passages, d’impressions mouvantes à l’oreille.

Enfin, on peut rapprocher l’écriture vocale des Quatre Psaumes à son utilisation orchestrale des cordes (Suite de Peer Gynt, Variations Holberg…). Lorsqu’il orchestre certaines de ses pièces de piano, il utilise souvent les cordes seules, les faisant jouer de manière très soutenue et homophonique, ce qui correspond bien à la densité palpable de son harmonie. On peut penser que la voix est ici l’instrument ultime de Grieg, conciliant le soutien et la densité des cordes avec la dynamique et le rythme du piano, ce qui est illustré par chacune des pièces de ces Quatre Psaumes.


Image d’illustration : Peder Severin Krøyer, Pêcheurs sur la plage de Skagen, 1883


Discographie

  • Edvard Grieg. Choir Music
    Det Norske Solistkor (The Norwegian Soloists’ Choir)
    Grete Pedersen, dir.
    BIS Records AB, 2007

Bibliographie

  • France Musique, Musicopolis avril 2019, Anne-Charlotte Rémond Production
  • Caron, Jean-Luc : Edvard Grieg : le Chopin du Nord, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2003
  • Isabelle Werck, Isabelle : Edvard Grieg. Paris, Bleu nuit éditeur 2014
  • Orenstein (compil.) A Ravel Reader: Correspondence, Articles, Interviews. Dover 2003
  • Tranchefort, François-René : Guide de la musique sacrée et chorale profane de 1750 à nos jours. Fayard
  • Horton, John : Grieg. Fayard, 1989

Notes
  1. malgré la relation d’union personnelle avec la Suède et l’établissement de sa Constitution, la Norvège n’acquiert véritablement son indépendance qu’en 1905. 
  2. À partir de 1877, Grieg part lui-même à la rencontre des musiciens traditionnels du pays, puis se fait aider par des musiciens, notamment un violoniste folklorique, pour étudier et rechercher des matériaux jusque là inédits. Il trouve notamment en l’instrument traditionnel de la Norvège occidentale, le violon hardangen, ou hardangfide, l’élément idéal qui cristallise son inspiration. L’étude de cette sorte de viole d’amour est très instructif vis à vis de la musique de Grieg : il s’agit d’un violon constitué de deux groupes de 4 cordes. Les cordes supérieures, placées sur une touche horizontale, permettent de jouer des accords soutenus (utilisation de bourdons) et s’accordent différemment selon les régions ou les usages fonctionnels. Les cordes inférieures résonnent par sympathie et s’accordent en général selon un mode pentatonique (ce que l’on entend en jouant les touches noires d’un piano par exemple), souvent selon : si-sol#-fa#-mi, séquence qui constitue les premières notes les plus célèbres du compositeur : le début de la 1ère suite de Peer Gynt 
  3. Debussy à propos de Grieg : « …Harmonie merveilleuse, vraiment non-traditionnelle mais authentiquement ressentie…» 
  4. suite à la déclaration d’indépendance de la Norvège. 
  5. On peut lire partout la soi-disant influence qu’exerça l’harmonie de Grieg sur Debussy et Ravel par exemple. Debussy appréciait le caractère non-traditionnel de son harmonie comme on l’a vu, mais on ne voit pas beaucoup d’autres influences que celle frappante du quatuor en sol mineur de Grieg sur celui de Debussy, qui reste quant à lui une œuvre de jeunesse, illustrative de sa fougue et de son invention, moins de l’impressionnisme qui arrive. Quant à Ravel, Grieg est sans doute sensible à la musique française. (Le compositeur Geirr Tveitt dira à Grieg qu’il faut se tourner vers la musique française pour l’avenir de la musique norvégienne) comme on peut le voir dans ses variations Holberg dont la forme et l’harmonie s’inspirent quelque peu de la suite française. Mais à part l’épisode de la rencontre entre Grieg et Ravel à Paris en 1894 on serait en mal d’y voir une influence de la musique de Grieg sur celle de Ravel… Voici l’anecdote : à l’occasion d’un concert de Grieg à Paris, Grieg et Ravel se retrouvent après chez des amis communs. Ravel se met au piano et commence à jouer l’une de ses danses norvégiennes. Grieg l’écoute avec un sourire mais montre de plus en plus de signes d’impatience. Soudain il se lève et lui parle franchement : « Non, jeune homme, pas comme ça. Plus de rythme ! C’est une danse, une danse paysanne ! Vous devez imaginer les paysans chez eux, accompagnés par un violoneux frappant la mesure. Encore ! Et tandis que Ravel s’exécute, Grieg se met à sautiller au milieu de la pièce au grand étonnement des autres invités. Plus tard, à une autre occasion, Ravel affirmera à propos des origines de la musique moderne française : « C’est vrai. Nous sommes toujours injustes à propos de Grieg. » Une assertion qui a encore du sens aujourd’hui… 

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